José Carlos Somoza, la Clé de l'abîme

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José Carlos Somoza, la Clé de l’Abîme, Actes Sud

José Carlos Somoza est l’auteur de « Daphnée disparue » ou « la dame du n°13″. Psychiatre espagnol, il est un virtuose mélangeant un suspens classique et la recherche des codes cachés dans le texte de la vie, dans une quête du sens final. Dans ‘Daphnée diparue’ il écrit : « Il m’arrive une chose très bête, vraiment bête. Je suis un écrivain de sorte que je ne peux pas me fier à ce que j’écris. » Nous avons voulu nous fier à ce fantaisiste grave lors d’une interview autour de ‘la Clé de l’Abîme’ son nouveau roman.


Dans vos précédents romans, l’intrication du réel et de la littérature est une de vos thématiques de prédilection. Pensez-vous avoir réalisé  » la quadrature du cercle » dans cet ouvrage ?

JCS : Il est clair que dans  La clé de l’Abîme , je reviens aux thèmes qui m’ont toujours obnubilé, comme la relation entre littérature et réalité. Mais à la différence de mes œuvres précédentes, ce thème se développe ici sur un fond d’aventures et d’action.

Clark Ashton Smith, Robert Bloch, ou Brian Lumley se sont inspirés de Lovecraft. Vous voyez vous une sorte de filiation avec ses auteurs ?

JCS : Je savais bien qu’on a beaucoup écrit sur HP et que peut-être « trop » de romans et de contes se sont inspirés de ses œuvres. J’ai essayé d’emblée de faire quelque chose de différent, non pas pour le simple fait de chercher l’originalité, ce qui est illusoire, mais parce que c’était ce que je souhaitais réellement faire sous l’influence puissante de cet auteur.

Votre œuvre évoque Saramago et Roussel, quels sont vos illustres anciens ?

JCS : Je me définis comme un auteur « borgien », ce qui inclut des auteurs allant de Nabokov et Kafka jusqu’à Paul Auster ou John Connolly. La littérature et la réalité externe sont des chemins parallèles pour le Borgien. Le monde des romans n’est jamais le monde dans lequel nous vivons, ni même son « reflet ».

Vous avez dit « la lecture ne répond pas à nos questions mais les éclaire », dans cet ouvrage, avez vous voulu résoudre ce paradoxe lovecraftien du rapport entre le mythe et le fantastique, ce passage entre le réel et le symbolique et la validité de ce passage ?

JCS : Cette œuvre découle plutôt (comme l’indique la citation du début) d’une idée surgie avec « Daphné disparue », un petit roman écrit à mes débuts et déjà publié en France : à savoir, le sens des textes littéraires varie selon le contexte que nous choisissons. Ici, ce qui est fictif devient religion uniquement parce que le point de vue est différent.

(La citation du début : Nous savons que la Bible prétend être la parole de Dieu, tandis que Les Milles et une Nuits sont un recueil de contes fantastiques. Le rabat, c’est ça : ce que nous savons, ou croyons savoir, sur ces livres. Maintenant, imaginez que la Bible et les Milles et Une Nuits aient échangé leurs rabats il y a des millénaires : les aventures de Yahvé constitueraient un délice pour les petits enfants, pendant que de nombreux dévots…auraient été torturés pour avoir nié l’existence de Shéhérazade – Fragments d’un texte prébiblique d’origine inconnue)

Ne faites-vous pas alors le chemin inverse à celui de notre culture qui transforme les mythes en concept ?

JCS : Je crois que l’idée de La clé de l’Abîme est très proche de celle de notre culture : convertir en quelque chose de sacré tout ce que nous croyons (ou qu’ils croient) devoir l’être. Aujourd’hui nous vivons cela à de nombreux niveaux, et il est évident que celui de la religion n’est pas le moins influent.

Notre culture européenne est devenue a-cosmique, son point de départ ne compte pas. Pensez vous que votre travail symbolise la nécessité dangereuse et absurde de l’homme de trouver l’origine ?

JCS : En effet, même si la solution «échappatrice» d’affirmer que nous sommes de simples porteurs de gênes est facile, notre conscience est toujours à la recherche de nouvelles solutions, c’est-à-dire, des exceptions. Peut-être existent-elles. Apparemment, parmi les trous noirs, la physique telle que nous la connaissons s’effondre. Il est possible qu’il existe des exceptions aussi réelles que les cellules ou les gênes, et si ces exceptions existent, nous pouvons être l’une d’entre elles. Mes personnages recherchent dans  La clé de l’Abîme une «Vérité», même symbolisée par un autre personnage, et bien sûr, une telle recherche est toujours risquée.

«Croire signifie animer» disait Cioran. Et pour vous ?

JCS : Le problème de la croyance est qu’il s’agit d’un monologue. Celui qui croit pense qu’il ne parle pas seul : qu’il y a quelqu’un qui l’entend, et qui lui répond même. Dans  La clé de l’Abîme , croire veut dire «créer».

Vous avez repris toute la construction lovecraftienne, telle que la dimension onirique, la recherche de l’ ensemble des plans de savoir, ou même la récurrence de personnage professoral, pourtant la peur, extrêmement présente chez Lovecraft est moins prégnante chez vous ?

JCS : Les personnages de La clé de l’Abîme sont tenaillés par la peur, mais il s’agit d’une peur chronique, perpétuelle, comme lorsque l’on dit que le chrétien vit « dans la paix » ou « dans l’amour ». La peur est pour les personnages de mon œuvre un état lié au fait d’être et d’exister, et le but de leur recherche est précisément de se libérer de cette peur.

Et si finalement, c’était votre livre qui dans 2000 ans fonde une civilisation ?

JCS : Je cherche à montrer dans mon œuvre que n’importe quel texte peut fonder une civilisation, tout dépend du contexte duquel elle s’entoure. Cependant, je ne cherche pas avec mes écrits à fonder la moindre culture mais bien à divertir le lecteur.

Interview réalisée par Abeline Majorel avec l’aimable traduction de Cécile Bouteca.

Quatrième de couverture :

Daniel Kean découvre à bord du Grand Train un jeune homme portant une bombe greffée sur son corps. Pour éviter le carnage, l’employé des chemins de fer amorce le dialogue et l’homme lui susurre quelques mots à l’oreille. Immédiatement emmené avec sa famillepar les forces de sécurité, Daniel est incapable de dévoiler le secret qu’il pense ne pas avoir entendu : l’emplacement de la « Clé » qui décide du sort de Dieu, clé que cherchent deux bandes rivales, aussi déterminées que dangereuses. Il ne doit son salut qu’à une mystérieuse jeune femme aveugle qui deviendra sa compagne d’aventures pour retrouver sa fille enlevée par deux
agresseurs. Le couple est rejoint par des amis, croyants et lecteurs de différents chapitres de la Bible, dans cette quête dont le secret se cache au fond de l’esprit d’un sceptique, Daniel en personne.



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