Vincent Wackenheim, La revanche des otaries

wackenheimVincent Wackenheim, La revanche des otaries

Nous vous avons invité  à naviguer sur l’océan des publications de la rentrée littéraire et vous nous avez suivis. Mais s’il est un îlot, un mont Ararat sur lequel l’entièreté de la rédaction a aimé se reposer, c’est bien « La revanche des otaries » de Vincent Wackenheim (Le Dilettante). Alors, nous avons poursuivi le plaisir de la lecture par une rencontre avec son auteur. Trois heures de délicieuse discussion avec un homme charmant, aussi drôle dans la vie que dans la prose, et en prime, il s’est embarqué dans notre vaisseau. Au cours de nos digressions, nous avons parlé littérature, religion, religion de la littérature, de son ancien métier de libraire, de l’avenir de l’édition et… de Christine Angot et Doc Gynéco (n’y voir aucune causalité) car il est celui qui a cédé à Bruno en favorisant la rencontre avec Christine (c’est dire ce que la rentrée littéraire dernière doit à Vincent Wackenheim !) Nous vous offrons de partager quelques instants de ce dialogue.

Votre livre est dédié à votre fille, n’est-elle pas un peu jeune pour avoir inspiré cette vision peu orthodoxe ?

Ma fille est bien à l’origine de ce livre. C’est à 9 ans, revenant du catéchisme, qu’elle m’a interpellé sur ce passage de la Bible, l’Arche de Noé, et particulièrement sur la présence éventuelle de dinosaures à bord. C’est une question plus ardue qu’on pense, et qui a été le point de départ de mon livre. Ne sachant pas quoi répondre, je me suis interrogé, revenant d’abord au texte de la Genèse qui ne donne pas beaucoup de pistes. Ensuite, j’ai pensé aux nombreuses représentations qui en ont été faites. Dans l’imaginaire, il faut reconnaître  que c’est toujours un peu « Martine et l’Arche de Noé ». On ne nous montre jamais les animaux moches, au contraire ce sont toujours les animaux dits nobles, genre « lions majestueux » qui grimpent sur la passerelle, sous l’œil paternaliste de Noé. L’univers du Déluge m’est apparu finalement très convenu, très politiquement correct. Il m’est alors venu l’envie d’introduire une part de chaos dans l’Arche, sous la forme d’un couple de dinosaures, puisque dans ce navire tout va par deux. Du coup, la navigation va contre le dogme, et au devant de gros problèmes, Darwin oblige. Dans une structure aussi figée que l’Arche de Noé, introduire une part de chaos, touchant aux deux éléments essentiels de cet univers fermé, le sexe et la nourriture, puis regarder comment se répand la pagaille : voilà qui était amusant. J’ai quand même dû lire les théories existantes et sur l’Arche de Noé et sur la disparition des dinosaures ! Savez-vous qu’il y a des gens qui cherchent encore les restes de l’Arche ? C’est dire l’utilité de ce livre.

Pourquoi avoir choisi d’écrire « dinoZores » avec ce Z majuscule ?

C’est un peu comme Mickey. Il a une forme humaine, mais pour ne pas inquiéter les enfants, sa main n’a que quatre doigts. Je ne voulais ni d’anthropomorphisme, ni d’animalocentrisme. Avec ce « Z », la symétrie qu’il crée dans le mot adoucit quelque peu la peur du dinosaure.

Votre Noé  est un sacré personnage ! Un anti-héros en tout cas, et loin de son image biblique. Lâche face à sa femme, arbitraire dans ses décisions, pas très catholique en fait ! Pire, il est zoophile …avec une prédilection pour les otaries. Pourquoi elles ?

Saviez-vous que l’on dit une otarie, même lorsqu’il s’agit d’un mâle ? Le sexe des animaux est aussi une question d’enfant à laquelle il est impossible de répondre. Une girafe, mais un rhinocéros. Pourquoi diable ? Bien sûr, nous pouvons joyeusement user de l’étymologie. Mais au tout début, avant le sanskrit, qu’est-ce qui fait que le mot otarie sera féminin ? Mystère. Pourquoi une porte et un tabouret ? Evidemment, certaines langues n’ont pas ce problème du genre. Le français par ailleurs regorge d’expressions familières piquantes, de formules étonnantes sur les animaux, souvent d’usage oral, et donc en posant en supplément la question du genre, je trouvais intéressant d’introduire ces expressions, et les otaries, dans mon livre. Et si l’otarie répondait à ma problématique du genre… en plus elle a les yeux doux, et le pelage séduisant. De plus, de nombreux animaux sont, en la matière, très évocateurs : la loutre, la marmotte et la belette furent en peinture de très joyeuses allusions sexuelles. Vous remarquerez que si Noé est zoophile, je n’ai pas laissé de côté la question de l’homosexualité animale : est-ce que les mammifères supérieurs les plus proches de nous ont des tendances homosexuelles ? Et comme dans l’Arche, tous venaient en couple, dans le but certes de se reproduire, je pouvais m’interroger.

Parlant de couple, Madame Noé est une stratège-mégère peu sympathique. Elle oscille entre Lilith, Hillary Clinton et la Mère Denis. Est-ce Noé ou l’auteur qui est misogyne ?

Noé est ailleurs. Il n’est pas dans ce genre d’interrogations. La noirceur de Madame Noé le dépasse. Elle fait preuve d’une belle réussite : c’est autour de sa personne que se forge un accord entre Dieu et le Diable. Dieu a choisi Noé à contrecœur, il le savait incapable. Le vrai pouvoir, la supervision, c’est Madame Noé qui l’exerce. Dieu n’a pourtant pas pensé que la dame s’acoquinerait avec le Diable. Mais Madame Noé est un personnage moderne. Il y a des femmes terrifiantes dans notre vie quotidienne, le saviez-vous ? Lors de mon départ d’une maison d’édition juridique, j’ai rendu un sincère hommage aux femmes, à mes collaboratrices. Elles sont capables d’un travail d’une excellente qualité, souvent bien meilleur que celui des hommes. Mais lorsqu’elles entrent dans des systèmes de pouvoir, elles deviennent pires que les hommes, tout aussi redoutables, et effrayantes ! Personne n’avait jusque-là imaginé d’épouse à Noé. La Bible est assez misogyne. J’ai trouvé intéressant de lui donner sa vraie place dans l’histoire du Déluge.

A Chroniques de la rentrée littéraire, nous sommes de grands amateurs d’un autre auteur qui a beaucoup utilisé ses interrogations sur le monde animal, Alexandre Vialatte. Il y a des similitudes dans votre écriture, notamment dans le détournement du langage familier, l’absurde que vous mettez en scène.

Vialatte, évidement.  J’ai toujours un projet pour les années à venir d’une édition illustrée des « Fruits du Congo ». Dans la même eau de l’absurde, et d’une certaine mélancolie, j’aime aussi Bove, ou Gadenne, ou Guérin.  Ce sont des auteurs qui ne donnent pas beaucoup de place à l’espoir, mais ce sont des pessimistes joyeux – joyeusement lucides. C’est la seule position qui me semble honnête et défendable. Ceci étant, pour vivre tous les jours, l’espoir est assez nécessaire. Ces auteurs font preuve à leur manière d’une certaine truculence. Cette gourmandise des mots découle parfois d’un rapport à la nourriture qui m’intéresse. Actuellement, nous sommes pris dans un flux inverse. Bientôt nous décorerons ceux qui mangent des salsifis ! Tout est devenu si normatif. Nous sommes pourtant encore maîtres de nos choix ! Il faut lutter contre les tristes !

Il y a dans « La revanche des otaries » une vraie analyse politique de l’apparition du chaos, de l’anarchie dans un système établi.

J’aime l’idée d’introduire un petit grain de chaos dans un univers figé. J’ai dans l’idée un dialogue entre De Gaulle et sa femme dans l’hélicoptère qui les conduit à Baden Baden en 1968. J’aime ajouter une petite touche gaullienne dans un ensemble à dominante trotskyste comme l’est mon arche, et voir ce qui peut se passer en cas de révolution.

Vous êtes croyant ?

Plutôt de tendance jésuite, donc oui.

En Dieu donc, mais vous donnez aussi une grande place au Diable, qui semble tout diriger dans votre livre.

Les cathares prétendaient que le monde tel que nous le connaissons avait été créé par le Diable, car jamais Dieu n’aurait pu concevoir quelque chose d’aussi lamentable. Théologiquement parlant, il ne peut pas y avoir de principe divin sans principe malin. Donc, oui j’y crois, au malin. Bien obligé. En plus, sans le Diable, il n’y aurait pas de piment dans notre vie. Avant l’apparition des dinosaures, on s’ennuyait ferme dans l’Arche. J’ai réécrit à trois reprises le dialogue entre Dieu et le Diable à la demande de mon éditeur insatisfait (le Dilettante). Et chaque fois qu’il m’appelait pour me faire part de sa déception, je me trouvais dans état de moindre résistance, voire de faiblesse ! Si ce n’est pas une preuve !

Finalement, votre fille a lu « La revanche des otaries » ?

Mes deux filles, celle de 10 ans et celle de 13 ans l’ont lu. Il ne me reste plus qu’à le faire lire à ma belle-mère …

Interview réalisée par Abeline Majorel



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