La fenêtre berlinoise de Sasa Ilic

La fenêtre berlinoise de Sasa Ilic aux éditions Gaïa, 384 pages.

LA FENETRE BERLINOISE de Sasa Ilic est un roman historique. Certains diront un énième condensé relatant du traumatisme post-45, d’autres une histoire locale liée au drame yougoslave. Enfin, on pourrait faire l’hypothèse qu’en élevant le drame collectif à l’histoire particulière, le roman historique peut s’avérer passionnant, en évitant tout pathos attendu. Mr Ilic, qui offre là un premier roman enfin traduit, pourrait être de cette trempe là, si…

Le pitch, comme dirait notre ami Ardisson:

Le narrateur yougoslave se retrouve dans un Berlin actuel (et intemporel), après avoir été envoyé par une ONG de Belgrade pour enquêter sur des émigrés de l’ex-Yougoslavie. On croise des personnages en sous-terrain, comme dans le métro berlinois U-Bahn, quand on regarde les publicités télévisées, par une ‘fenêtre’ ouverte sur un ailleurs.

Ce roman sort ainsi de toutes les cases dans lesquels on pourrait le ranger: pas vraiment de point de vue politique tranché à la Dobrica Cosic (célèbre auteur serbe), pas d’investissement spongieuse du langage, pas de clichés surannés sur une époque offerts par l’autochtone moyen.

Et c’est là le problème: à force d’être dans l’exploration de personnages de passage, on semble survoler, non, plutôt effleurer toute une galerie de personnes plus ou moins attachantes. Et l’on reste dans cette impression d’occidental primaire face à l’émigré qui passe et se fond dans la masse (sans le bruit et l’odeur).

Passage au hasard:

« On aurait dit quelqu’un que le franchissement d’une nouvelle frontière dans son existence avait rendu insensible à la peur. Plutôt qu’elle, c’est Dimitrije qui s’angoisse. Il veut convaincre Luna de rester – en pure perte. Pendant ce temps, elle s’est habillée tranquillement, puis elle s’en est allée. Elle ne reviendra que le soir, trempée de pluie et taciturne. Sans avoir rien pu découvrir, sinon qu’une foule de juifs ont été arrêtés, et qu’à la Foire, sur l’autre rive, les Allemands construisent. Dimitrije ne peut le croire, mais le jour suivant il découvre au travail qu’à l’avenir seul sera interprété le répertoire allemand. Songeur, il continue à faire ‘ce qu’il doit’. »

Ecriture fragmentée, uniforme, à la limite de l’extatique, passant d’une histoire à une autre sans liens réels hormis celui central de l’expérience narrative, le récit se construit en dehors de toute introspection. Pas de sentiments décrits, uniquement des faits, du quotidien, de l’histoire de l’humanité, tout tourne autour du déclenchement traumatique.

Le narrateur rencontre le professeur Greber, qui lui permet de rencontrer d’autres émigrés:

« après la chute du Mur, M. Greber était devenu un incorrigible sceptique. »

Difficile de saisir la force puisée chez le narrateur auprès de ce personnage. On appréciera ses histoires extraordinaires de l’après-guerre et notamment Isa Vermehren dont la photo de fin hante les pages du roman.

Le narrateur rencontre aussi les soeurs Hodzic. Intérêt de la rencontre: faire prendre conscience au narrateur de la difficulté pour les émigrés de mener un devoir de mémoire et de continuer à vivre dans un autre pays. Elles sont revêches et fermées comme des huîtres. Humanité, quand tu nous tiens, pas..

« Jamais elles ne retourneront là-bas, s’exclament en chœur les soeurs Hodzic, Adela regardant bien en face l’homme devant elle, Dina fouillant maladroitement dans son sac. C’est un quasi désagrément pour elle d’avoir en permanence le même refrain, elle sent qu’un jour quelqu’un va lui sortir: d’accord, mais ça, tu nous l’as déjà raconté. Elle dirait bien autre chose, mais quoi? Leur père, lui, est rentré. Un cas unique à leur connaissance. Il ne supportait pas Berlin. Le souvenir de la Yougoslavie le hantait… »

On tient là le moteur de l’histoire, qui se décante à la moitié du roman: le narrateur va-t-il retourner dans son pays, si sa mission s’achève ou s’il est demandé?

J’ai quasiment envie de dire que l’on s’en fiche, tellement le protagoniste, comme tous les personnages, sont en plâtre, pétris dans une histoire inamovible, bercés par une morale qu’on a peine à comprendre, sclérosés dans une ville cartographiée par les lignes de métro mais vidée de tout épaisseur humaine.

Morceau choisi mais rare: « S’il existait un endroit à Berlin qui conservait le souvenir de la frontière entre l’Est et l’Ouest, c’était bien la Volga. Ce café représentait un contrepoint à Checkpoint Charlie. Il matérialisait le concept de frontière entre possible lieu de passage, ce qui, pour une bonne partie des Berlinois et des décennies suivantes, avait été une source de frustration. »

Rude.

Car à force de jouer avec la carte d’Epinal mnémotechnique, Mr Ilic s’embarrasse de détails abrutissants, par peur d’avoir à affronter le pathos du passé. Il évite heureusement de colorier Berlin d’une festivité culturelle associée à la danse et aux musiques électroniques (l’image d’Epinal des Occidentaux de l’ouest).

Seul élément auquel se raccrocher: la dimension très russe du narrateur. Entre un personnage à la Dostoïevski (au hasard Raskolnikov dans Crime et Châtiment et sa navigation éperdue au cœur d’une galerie de personnages, prisme décomposée d’une personnalité éclatée) et un personnage à la Gogol, homme de l’est perdu dans la vie et dans sa ville, en pleine déréliction, à la recherche d’autres âmes égarées, l’épaisseur du récit se noue au fil des gares U-Bahn. Le narrateur se dessine en creux de cette tradition, apprenant à se connaître dans le savoir de l’autre.

« La solitude, subitement, me submergeait. Fixant l’obscurité, je repensai au matin où j’avais décliné le travail qui m’offrait le vieux M.C. Faute d’avoir accepté, je me retrouvais en guise de châtiment entouré d’un espace vide qui allait grandissant, désertifiant tout alentour. » Précisons que ce sentiment surgit 30 pages avant la fin du roman et qu’il est aussi un morceau rare.

Une question me taraude: le roman étranger soulève par principe l’altérité des systèmes de pensée, donc la difficulté à comprendre une culture étrangère. Même si notre culture des Lumières nous apprend l’universalité de certains thèmes, ici rassemblés autour de la figure de l’étranger, de l’exil, de l’amour de son pays et de la mémoire, on ne peut que douter de la puissance du traitement de Mr Ilic.

Entre deux pays, comme entre deux cultures, c’est de manière mitigée qu’on appréciera des histoires mineures et qui semblent vouloir le rester

Chronique rédigée par Damien Delille

Quatrième de couverture :

En mission à Berlin pour une ONG de Belgrade, un jeune homme part à la recherche d’émigrés yougoslaves. Il croise le chemin d’individus exilés, et rencontre Berlin, la ville des expatriés, réunifiée vingt ans plus tôt mais toujours divisée.



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