Mes illusions donnent sur la cour, Sacha Sperling

sperlingMes illusions donnent sur la cour de Sacha Sperling - Fayard

Sacha Sperling n’a que 18 ans et signe ici son premier roman.

Alors que le protagoniste de la chanson « Alcool » de Serge Gainsbourg, à laquelle il a emprunté la formule « Mes illusions donnent sur la cour », est un ouvrier de banlieue, Sacha, le narrateur du roman est un adolescent de 14 ans, issu d’un milieu aisé. Il a grandi entre le 6ème arrondissement et les vacances au Maroc ou à Deauville. On pourrait donc s’attendre à un roman de plus sur le thème des pauvres petits enfants riches qui s’ennuient entre deux soirées de strass et paillettes. Pourtant Sacha Sperling arrive à dépasser cet écueil pour proposer un roman plus universel sur le mal-être adolescent.

Le jeune Sacha entre en 3ème au lycée Lorraine. Comme tous les adolescents Sacha a une force d’inertie déconcertante. Il a l’âge où tout se joue : on ne sait plus très bien qui on est ou qui on voudrait être ; on attend désespérément un signe, un événement qui changerait notre destin :

Vous l’avez sans doute oublié, mais, comme moi, vous avez un jour pris conscience de votre ennui, et à cet instant, il vous est devenu insupportable.

Comme moi, vous avez un jour regardé le ciel, à l’aube du crépuscule, en vous demandant pourquoi les étoiles n’arrivaient pas.

Comme moi, vous avez compris que votre vie allait commencer sans que vous n’y puissiez rien.

Parce que, comme moi, vous avez eu quatorze ans.

Ce signe qu’attend Sacha va s’incarner en Augustin, un jeune garçon de son âge et de son milieu, un peu tête brûlée, un peu provocateur. Entre les deux jeunes hommes naît une amitié-passion qui durera le temps d’une année scolaire.

Balayons tout de suite, ce qui à n’en pas douter sera malheureusement au centre des critiques de ce roman. Oui, nos deux jeunes héros trompent l’ennui dans l’alcool et la drogue. Oui Sacha Sperling parle aussi de cette jeunesse dorée et désœuvrée qui manque plus d’amour que d’argent. Amour, sexe, drogue et rock’n roll sur la rive gauche pourrait sans doute faire un titre accrocheur, mais ce serait mettre l’accent sur la toile de fond du roman plutôt que sur son propos réel.

Vous lirez sans doute aussi que Sacha Sperling n’est qu’un pseudonyme derrière lequel se cache le fils d’Alexandre Arcady et Diane Kurys et que ce roman n’est qu’une énième auto-fiction d’enfant de stars. Certes. Pour ma part, je n’ai découvert cette information qu’en préparant mon billet, et c’est donc sans a priori que je me suis plongée dans ce récit.

Passé le premier chapitre, qui chronologiquement se situe à la fin de l’histoire, on découvre une écriture sobre et étonnamment mûre. Et même si dans l’ensemble les phrases sont souvent trop courtes (sujet, verbe, complément), certains passages sont bouleversants et le narrateur fait preuve d’une acuité saisissante, surtout dans le premier tiers du récit.

Sacha est en dehors de sa vie, à côté de ses pompes ; il pose sur le monde qui l’entoure un regard sans concession. Quand Augustin débarque sans prévenir, Sacha est immédiatement en admiration et il lui semble avoir trouvé son héros : Augustin ose et agit quand lui ne fait qu’hésiter et fantasmer. À eux d’eux, ils vont multiplier les expériences extrêmes, frôler la mort pour se prouver qu’ils vivent. Sacha, pour paraphraser Françoise Dolto, est un homard en pleine mue, sans coquille pour le protéger; il doit accepter son nouveau corps, ses attirances sexuelles, son désir de disparaître, son refus d’être mortel. Empêtré dans ses contradictions, tiraillé entre un père totalement absent et une mère qui règle les problèmes avec de l’argent sonnant et trébuchant, Sacha choisit le danger et la passion que représente Augustin. Parce que la transgression est une étape nécessaire mais surtout parce qu’il a enfin l’impression d’exister dans le regard d’un autre. Alors il commence à mentir, à dissimuler, et très rapidement son quotidien se délite. Mais une fois encore, Sacha ne fait que reproduire ce qu’il connaît : autour de lui, les adultes ne sont pas plus sincères et chacun se crée un miroir aux alouettes pour oublier la solitude.

Mes illusions donnent sur la cour est en fait le roman d’un premier amour, ravageur et destructeur ; un amour illusoire, à sens unique, certes, mais un amour qui permet à Sacha de voir l’aube du jour suivant. Jusqu’au jour où la souffrance prend le pas sur le plaisir et où il n’est plus possible de se mentir. Les passages, consacrés à cet amour naissant et aux interrogations que cela ne manque pas de susciter pour Sacha, sonnent très justes : l’auteur, sans tomber dans la vulgarité, ne cède pas non plus à la mièvrerie d’un conte de fées ou aux faux-semblants. « Il ne faut pas prétendre que nous ne faisons rien ». Sacha et Augustin n’ont que 14 ans… encore des bébés, « deux enfants qui n’arrivent pas à se quitter des yeux » et qui jouent aux adultes dans des costumes résolument trop grands pour eux.

Bien sûr, Mes illusions donnent sur la cour n’est pas un roman entièrement maîtrisé, et il serait très exagéré de crier au chef d’œuvre : l’écriture est parfois un peu gauche, certains passages traînent en longueur, et d’autres semblent inutiles et redondants. En même temps, on ne peut oublier que c’est l’œuvre d’un tout jeune garçon. On lui pardonne donc facilement ses maladresses de débutant et on attend son prochain roman, que l’on espère dans un registre très éloigné de l’auto-fiction, pour pouvoir juger réellement d’un talent que l’on sent poindre ici.

Chronique réalisée par Laurence de Biblioblog

Quatrième de couverture :

« Sur un transat, il mange un esquimau. Le chocolat fond autour de sa bouche, il s’en met partout. On dirait du sang séché. Le ciel est de la même couleur que le soleil. Ce matin, on a braqué le minibar. Augustin voulait qu’on célèbre son départ. L’air a une vague odeur de jasmin. Je suis sûr que c’est le produit d’entretien. Il se lève pour aller commander quelque chose au restaurant, de l’autre côté de la piscine. Je l’observe. De longs palmiers bougent lentement derrière lui. Graphique. Il plonge dans l’eau. Il disparaît quelques secondes, puis il réapparaît. Il revient, il se rallonge sur son transat. Je regarde les parasols kitch, jaunes et rouges, et je pense que ce serait vraiment beau de les voir tous s’envoler en même temps. »

Extrait :

« Je rentre à pied. Sur le pont Alexandre III, je ne regarde pas la Seine mais les lumières de Paris. Je me saoule aux ampoules. Quand j’étais petit, je demandais à ma mère de m’emmener voir « les lumières ». On prenait la voiture et on roulait dans la ville. Augustin aussi aime se perdre dans la nuit et les néons. Il aime voir les monuments s’éteindre à un moment. Comme moi, il ressent cette force d’avoir combattu la nuit. Je l’appelle. Il ne répond pas. Peut-être que je devrais m’inquiéter. Je devrais me dire que je ne travaille pas et que je ne parle plus à ma mère. Non. Les lumières. Toujours. Celles qui ont le pouvoir de m’aveugler encore. Parfois, je jette un regard rapide à l’onde, trop rapide pour y voir quoique ce soit. Quelqu’un pourrait se noyer là, maintenant, je ne le verrais pas. Ébloui. J’arrive à me sentir bien. Nos vies sont brumeuses et le jeu c’est de les regarder telles quelles. Il y a un peu de vent ce soir et, comme j’ai froid, je repars vers les réverbères du boulevard Saint-Germain. Je vais encore me cacher dans la lumière. »



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