Carte postale de l'enfer de Neil Bissoondath

CARTES-POSTALE-DE-ENFER

Carte postale de l’enfer de Neil Bissoondath chez Phébus

Secret Story

On pourrait dire assez facilement que Cartes postales de l’enfer, en anglais The Soul of all great designs, de Neil Bissoondath, avait tout pour aiguiser ma curiosité et que A. me l’avait destiné à dessein.
Le personnage principal nommé Alec doit se faire passer pour folle, afin d’être accepté par ses clients prétendument folles. Car il est bien connu que pour exceller dans la décoration, une dose de sensiblerie est indispensable.
Première suggestion: imaginez une crise d’hystérie sur un papier peint fushia ou une moquette épaisse kaki, menée par Georges le camionneur? Pas crédible.
Seconde idée: présentons Mr Bissoondath à Frank Lecorbeiller, assistant de Valérie Damidot, pour qu’il recueille les témoignages des troubles identitaires en milieu hostile.
Toujours est-il que le postulat de départ vaut comme énigme littéraire: choisir sa vie (être pdg d’une entreprise de déco dans ce qu’on devine être Toronto) implique de porter ce douloureux secret d’être hétérosexuel. On frise Secret Story, ou dernièrement Mon incroyable Fiancé, seconde saison (par pitié).

L’autre personnage, qui occupe comme un miroir poli l’architecture du roman, se prénomme Sumintra, une jeune indienne encore à l’étude. Elle aussi porte un secret qu’Atlas lui même aurait du mal à soutenir: le poids de la tradition incarnée par ses parents, qui l’invite à se marier avec un bon parti (beaucoup d’argent, mais peu d’amour). On ne peut pas demander à un jeune esprit d’adhérer à une éducation occidentale qui la conduit à l’Université, sans en récolter son revers, une certaine émancipation sexuelle. Comment trancher ce noeud gordien: en vivant sa vie en secret (l’auteur insiste lourdement sur cette question du secret).
On passera sur le fait que les parents éduquent la jeune fille dans une bonne morale catho, à coup de ‘ton prénom vient de ma soeur morte dans un accident d’avion, tu es l’incarnation d’un deuil’ et de ‘regarde, moi qui ai fait des études en Inde, je me retrouve à vendre des boissons fraiches, donc, suis ce que je dis, mais pas ce que je fais’.

Issue fatale: deux vies parallèles ne peuvent que se rejoindre, le temps d’un long secret.

L’idée pourrait séduire, sauf que Mr Bissoondath confond secret et mensonge. Est secret ce qui est connu que d’un certain nombre limité de personne, ou qui doit être caché du public. Pas à un seul moment dans le livre nous est dévoilé une vérité masquée (et c’est là que mon plaisir ne fut pas rassasié): pas de travestissement comportemental homo dans ce dur monde des médias et de la création, juste de vagues postiches sur un diplôme, sur la sortie du nid parental pour Alec, vague scène au potentiel comique chez Sumintra, lorsque sa mère l’appelle pour manger et que S. se procure des plaisirs très personnels. Leur secret, c’est leur liaison amoureuse. Digne d’un Harlequin. Sans la puissance « cheesy ».

Le face à face que construit Mr Bissoondath part d’une dualité rondement menée.
Lui, l’hiver, la froideur comportementale, la maitrise de son image, le degré zéro de la sexualité, l’épanouissement par le travail, la critique (très homo) mélancolique de sa fratrie grégaire (la fameuse middle class):
 » mes parents me donnaient l’impression de subir leur vie au lieu de la vivre. »

Elle, l’été, la fraicheur moite d’une incandescence refoulée, la libération de son statut, l’exhortation à se libérer de son éducation obscurantiste, l’apologie contre-productive, la critique (très féministe) ironique de la tradition:
 » En défaisant la fermeture éclair de l’homme, elle sait qu’elle ne doit rien brusquer, sinon tout sera fini trop vite. Elle tente de maitriser le rythme de sa main, mais l’objet refuse d’obéir: il répond à ses désirs plus vite qu’elle ne le voudrait. »

On pourrait pousser la démonstration jusqu’à élever les personnages au rang de paradigme contemporain de la masculinité mal menée et de la féminité en proie aux troubles de ce qui la définit (sa tradition). Mais ce serait faire montre d’outrecuidance que d’accorder à ce roman digne d’une chronique faussement WASP, les prétentions qu’il est sensé revêtir. Même Stephen Fry dans Mensonges, mensonges (The Liar) avait trouvé plus pertinentes audaces à affubler son protagoniste des manières dandys, avec l’intelligence subtile qui démontre que jouer un rôle, relève d’une survie sociale.
Je passerai sur toute la littérature qui trama la question du ‘grand secret’ comme ressort tragique, sans dire que la question elle-même n’a guère sa pertinence.
Et j’ajouterai sans grand secret, qu’un secret n’intéresse non uniquement ce qu’il est sensé cacher, mais aussi trouve son moteur dans les moyens déployées pour le révèler.

Un peu comme des mots croisés, dont Mr Bissoondath file la métaphore pour décrire son personnage: « Mon père était ainsi: ses mots étaient petits, compartimentés, et il ne se sentait à l’aise qu’à l’intérieur de leurs limites. »
Au moins une vérité qui ne nécessite aucun secret!

Carte postale de l’enfer, de Neil Bissoondath, Traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Cagné, éditions Phébus, 224 P ISBN 9782752903761

Chronique de la rentrée littéraire Septembre 2009 rédigée par Damien Delille.

Quatrième de couverture :

Un écheveau de mensonges et de faux-semblants, voilà ce à quoi ressemble l’existence d’Alec. Décorateur d’intérieur, il est convaincu de devoir son succès à son talent, certes, mais aussi au personnage qu’il s’est créé : celui d’un homosexuel entretenant de nombreuses relations dans les milieux huppés dont est issue sa clientèle.

Impassible, presque glaciale, la façade d’acier qu’il s’est efforcée de garder intacte au fil des ans va se corroder le jour où il rencontre Sumintra, une très jolie fille qui depuis toujours navigue, elle aussi, entre deux identités. Sumintra et Alec ont beaucoup en commun, partagent le même goût du secret, la même vie parallèle à l’abri des regards. Mais qu’en sera-t-il à la tombée des masques ? Trouveront-ils un jour un accord entre ce qu’ils sont, ce qu’ils ne sont pas et ce qu’ils voudraient être ?

Neil Bissoondath est né à Trinidad en 1955 d’immigrants indiens. Il émigre au Canada en 1973 et depuis quelques années vit au Québec. Romancier et nouvelliste, il a acquis une réputation internationale. Les éditions Phébus ont publié plusieurs de ses romans : Retour à Casquemada (Libretto, 1999), L’Innocence de l’âge (Phébus, 1998), Tous ces mondes en elle (Phébus, 1999), La Clameur des ténèbres (Phébus, 2007).



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