Histoire de mes assassins de Tarun J. Tejpal Chronique N°1

tejpal

Histoire de mes assassins Tarun J. Tejpal aux éditions Buchet Chastel

Il écrit peu, mais magistralement bien et, heureusement, le lire dure longtemps. Après le sublime et sensuel Loin de Chandigarh (Buchet Chastel, 2005) Tarun J. Tejpal reprend du service avec Histoire de mes assassins (Buchet Chastel, 2009), un pavé percutant de la première à la 592ème (et dernière) page, véritable traité romanesque sur l’Inde post-partition.

L’histoire débute par un avis d’assassinat. Confortablement installé dans son bureau de Dehli, le narrateur* – journaliste célèbre d’un magazine d’investigation petit mais puissant – découvre au cours d’un flash infos qu’il vient tout juste d’échapper à une tentative de meurtre.

Sans prendre la peine de lui expliquer qui veut l’abattre ni pourquoi, la police le place sous protection en attendant la confrontation au tribunal du narrateur et des cinq “assassins interpellés : Chaku, le virtuose du couteau, Kabir M, le musulman encore tremblant des émeutes sanglantes de 1947, Kaliya et Chini qui volent comme ils respirent et Hathoda Tyagi dont les victimes succombent sous les coups de marteau.

Cinq hommes quasi analphabètes sortis des entrailles de « Mother India » pour accomplir un forfait qui, visiblement, les dépasse. Cinq anonymes tirés de l’ombre par Tejpal qui les propulse au rang de porte-paroles muets du petit peuple. Autrement dit, de tout le pays, ou presque.

Chaque tueur a droit à une “plaidoirie” d’une centaine de pages retraçant sa vie depuis l’enfance. Et toujours, au bout du compte, les mêmes questions : pouvait-il en être autrement ? Comment juger un tueur lorsqu’il est lui-même une victime ?

A ce stade, on ne parle même plus de “circonstances atténuantes” , tant l’expression est faible pour décrire le magma de barbarie et l’absence d’humanité dans lesquels Chaku, Kabir et les autres ont baigné jusqu’à l’âge adulte.

L’argent n’a pas tant que ça à faire dans l’histoire de ces hommes qui n’étaient d’ailleurs pas forcément pauvres. Mais leurs repères sont brouillés depuis des générations, leurs identités, devenues incertaines et le Bien et le Mal, des notions inexistantes.

Aux fractures religieuses, ethniques ou de castes s’ajoute celle de la langue : on ne devient personne, en Inde, sans maîtriser l’anglais de l’ancien occupant. “Les anglophones sont les nouveaux brahmanes”, résume Tejpal (interview donnée au Nouvel Obs le 20 août 2009).

Sur le papier, l’entreprise de Tejpal – qui érige des tueurs en martyrs d’un système politique, éducatif et social défaillant – pourrait être gênante. En fait, elle est tout simplement honnête et pointe les complexités d’une société honteusement inégalitaire dont les élites semblent s’être complètement détachées. L’“India Shining” existe bien. Pour une fraction infime de la population.

Chronique réalisée par Mary Goodnight du blog Les Chroniques de Mary Goodnight

*Journaliste indien engagé (notamment dans la lutte contre la corruption), à la tête de l’hebdomadaire indépendant d’investigation Tehelka, Tarun J. Tejpal présente de nombreux points communs avec son narrateur. Il vit lui-même sous protection policière depuis la création de son magazine en 2000.

Extrait :

« Un couteau est un bel objet. Il n’est pas fait pour tuer. Pour ça, il y a le pistolet. Le couteau sert à effrayer, à semer la terreur dans la mémoire de ton adversaire. Le couteau est un instrument d’orfèvre, le pistolet un ustensile de quincailler. Une balle ne te donnera jamais la finesse, la précision d’une lame. Avec un couteau, tu peux décider de la punition exacte que tu veux infliger. Faire une incision de douze centimètres de long, un trou de cinq centimètres de profondeur, trancher la moitié d’un doigt, épointer le nez, sectionner la langue en deux, couper un testicule en rondelles, agrandir la taille d’un trou du cul, effiler les oreilles, dessiner une fleur sur un torse, une étoile sur une joue. Tu peux réaliser toutes ces jolies choses. Si les circonstances l’exigent, tu peux aussi sortir les entrailles, découper le coeur, planter un drapeau dans la cervelle. Avec un pistolet, une seule chose est possible : un trou dans la peau. Les tueurs utilisent une arme à feu. Les artistes préfèrent l’arme blanche.”

Quatrième de couverture :

Delhi, de nos jours. Le narrateur, un journaliste très renommé, apprend par un flash d’information qu’il vient d’échapper de justesse à une tentative d’assassinat.

S’agit-il d’un complot fomenté contre lui suite à ses révélations de corruption au sein du gouvernement indien ?

C’est au tribunal, escorté par une escouade de policiers et une équipe de juristes, que cet homme, qui ne connait rien de ses assassins, va peu à peu découvrir leur vrai visage…

Tout oppose les existences de ces criminels venus des entrailles de l’Inde rurale prêts à frapper pour quelques roupies, à celle du journaliste qu’ils doivent éliminer.

Des avenues de Delhi aux petites bourgades du nord du pays, on découvre les trajectoires violentes de Chaku (le tueur au couteau), Kabir (l’héritier musulman de la Partition sanglante de 1947),  Kaliya et  Chini qui vivent et volent dans la gare depuis l’enfance, sans compter  Hathoda Tyagi (connu pour réduire la cervelle de ses victimes à coup de marteau). Ces cinq assassins, nés dans la cruauté et l’environnement innommable des masses indiennes, marqués par leur orgine ont tous en commun d’avoir perdu trop tôt l’âge d’or de leur innocence…

En redonnant une dignité et une identité à ces cinq anonymes perdus dans l’immensité de la population indienne, TT les érige  en martyrs devenus les symboles  des grandes failles de l’Inde moderne. Il  dénonce ainsi le système des castes, les conflits religieux persistants, la corruption et la misère…



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