L.A. Story de James Frey

freyL.A. Story de James Frey, Flammarion, 2009, 495 pages

Traduit de l’américain par Constance de Saint-Mont

Pour  pénétrer un livre aux dimensions d’un building (495 pages, en hard cover, grand format : belle bête), il suffit de s’en tenir aux seuils.

Le titre évoque tout un univers : L.A. Story transforme la ville de la côte Ouest en un personnage principal qui accueille d’autres êtres de papier. Cette chronique de la cité des anges entrecroisent des dizaines d’existences,  disparaissant en quelques lignes ou revenant à travers les chapitres. Entre autres : un jeune couple fuyant leur famille puis un gang de motards, une star érotomane qui tombe amoureuse et même un peu plus bas, une Latino-Américaine en pleine ascension malgré ses lourdes cuisses, un clochard qui attend de donner un sens à son ivrognerie , et une foule de visages, aperçus un instant pour sombrer dans l’anonymat de la grande ville.

La profusion des récits ne se traduit pas par des stories, mais par un singulier L.A. Story : l’histoire de Los Angeles englobe et encadre les destins individuels. Les innombrables personnages, leurs espoirs et leurs drames, constituent la chair et le sang du Léviathan californien. L’ossature se compose des chapitres – parmi les plus longs et les plus beaux du roman – consacrés aux autoroutes, aux développements immobiliers, aux ravages et renaissances des quartiers, bref à la croissance sauvage de la cité. Les éléments urbains racontent tous une histoire ; ils sont même personnifiés. Ainsi, l’interstate 10 « est la petite brute des autoroutes de L.A., elle est détestée, crainte, les gens ont des frissons rien que d’y penser, essaient de l’éviter, planifient leurs journée dans le but de l’éviter, mais sans succès » . Au contraire, « telle l’adolescence ingrat, vilain petit canard qui s’épanouit en une élégante top model, ou l’actrice disgracieuse qui sort de la cabine de maquillage transfigurée en  une star éblouissante, la Pacific Coast Highway se libère du milieu des artères de L.A. pour prendre son indépendance, et devient immédiatement magnifique ». Le roman se développe à la manière du réseau autoroutier, entrelaçant les pistes, faisant côtoyer les beaux paysages et les quartiers les plus crasseux. Le récit est parfois embouteillé, souvent jonché de carcasses. Les événements circulent et s’entrechoquent : l’écriture asyndétique, paratactique, les ellipses de ponctuation et les brusques changements de focalisations permettent de glisser à travers l’agglomération. Chaque lieu, chaque communauté, chaque type de personnage s’insère dans un flux historique, rappelé par de courts paragraphes entre les chapitres. Les données sociologiques ou statistiques relativisent les événements personnels. Quant aux brefs rappels historiques, ils sont pour ainsi dire les pierres de touche du roman. Los Angeles s’est érigée sur des siècles de drames.

L.A. History ? Voire. Il ne s’agit pas de l’Histoire mais de fiction. L’exergue du roman – le deuxième seuil – nous le rappelle : « Il n’y a rien dans ce livre qui doive être considéré comme exact ou digne de foi ». La phrase est maligne puisqu’elle évoque le scandale dont James Frey a fait l’objet lorsque des journalistes ont révélé les affabulations émaillant ses prétendus mémoires A Million Little Pieces (Milles morceaux, Belfond, 2004) et My Friend Leonard (Mon ami Leonard, Belfond, 2006).  Frey a certes eu une jeunesse stupéfiante, mais il délaisse volontiers sa pipe à crack pour nous jouer un air de flute. Rien d’étonnant à ce qu’il ait atterri en tant que screenwriter à Los Angeles, l’usine à fictions. En effet, l’exergue fait aussi référence aux avertissements ouvrant les films qui ne dépeignent rien de réel, sauf coïncidence fortuite. Hollywood est au cœur de Los Angeles. La machine à rêves irradie tout L.A. Story. Les insectes personnages sont attirés vers l’aire des stars. Certains veulent faire carrière dans l’industrie filmique ; tous veulent vivre le rêve hollywoodien. « Je marche dans le Pays des Anges, je marche dans le Pays des Rêves » dit le Prophète, amnésique errant, victime de la route. Même si « parfois, ça arrive », le roman de Frey s’occupe moins des réussites que des désillusions. Le jeune couple formé par Dylan et Maddie fuit leur famille pour une cité chimérique : « Ils avaient des rêves mais c’étaient des rêves parce qu’ils n’avaient pas de lien avec la réalité, c’était un lointain inconnu – une impossibilité – qui ne se réaliserait jamais ». La formule est désespérément plate, mais elle peut, à l’occasion, faire sourire. Ainsi, « TJ a de grands rêves. […] être un jour reconnu comme le plus grand minigolfeur de l’histoire ».

Passées ces lignes amusantes, on en revient à une attaque en règle de la société du spectacle – celle-là même dont profite l’écrivain vedette (son éditeur, HarperCollins, lui a versé 1,5 million de dollars et Flammarion a dû salement cracher au bassinet pour acheter les droits). On a, bien entendu, l’industrie filmique dans le collimateur. On va dénoncer son artificialité et la culture affirmative qu’elle sous-tend. On part donc baïonnette au stylo pour crever l’écran des illusions : les femmes qui veulent devenir des stars deviennent des putes, les amoureux de l’image des paparazzis, acteurs et producteurs sont des despotes, Hollywood est une charogne et tout n’est que pornographie. Aha, l’industrie culturelle ne s’en remettra sûrement pas ! Plus intéressant : la narration adopte les armes de ce qu’elle dénonce. Les gros plans, les changements de perspectives, les dialogues sans incises apparentent le roman à un script de film. Les situations et les personnages se construisent sur des clichés prisés et repris par d’innombrables bobines. Comme il est moqué, le cinéma commercial ! Bouh, la vie stéréotypée !

On peine cependant à voir où se place l’ironie. Elle est évidente dans certains cas, comme lorsque Barry déclare : « Famille, j’ai trouvé ce que je veux faire, je veux fournir à la classe moyenne joie et divertissement pour un prix abordable ». Elle est aussi sensible, mais beaucoup moins critique, lorsque le cliché permet le happy end : l’histoire d’amour entre une jeune Mexicaine et le fils de sa riche patronne acariâtre renouvelle le conte de la souillon et du prince charmant.  A la limite, on accorde le bénéfice du doute à certains passages : « Ils viennent au nom de Dieu. […] Leurs barbes leur manquent mais elles leur sont interdites. […] Ils habitent des rues tranquilles, ils attendent de mourir et prient en direction de l’est de vous emporter avec eux ».  Il ne faut sans doute pas prendre au sérieux des lignes aussi grotesques. Elles reflètent trop la culture anxiogène que l’industrie filmique a distillée ces dernières années, pour ne pas s’en moquer.  Les terroristes sont parmi nous ? Ce n’est pas le propos du roman. En revanche, un doute m’étreint quand, à la fin du livre, Jo le clochard nous assène ce genre de vérité : « La vie est juste ce qu’elle est et vous pouvez essayer de la changer ou vous pouvez la laisser comme elle est, mais il n’y a pas de pourquoi, il n’y en a pas, et je suis si foutrement désolé, je suis si désolé ». Cette philosophie, c’est gros, c’est lourd, tout le monde l’a déjà sortie et personne n’en est fier. Bref : Jean-Paul Sartre qui rote au PMU. Une telle bavure hypothèque-t-elle de la subtilité de l’ensemble ? C’est bien le problème : parce qu’il se fait fort de singer l’industrie culturelle, L.A. Story peut s’autoriser d’en revêtir les oripeaux. En ce sens, l’exergue fonctionne comme un vernis immunitaire. Si je sonne faux, c’est parce que je suis le reflet d’un monde artificiel ; si j’ai l’air con, c’est parce que je suis le bouffon du roi. La cabriole retombe quand même un peu à plat. Quand je perçois des accents de sincérité dans les plus gros poncifs, je crains bien que le bouffon ne se prenne au sérieux et ne nous resserve les tartes à la crème dont il se moquait. L’écriture fleure parfois la telenovela. Bien que la narration ait opté pour un style épuré, avec de rares conjonctions, souvent sans ponctuation, elle cherche encore à mettre en valeur des éléments de la phrase, comme des articles en tête de gondole. Résultat hérissant : le roman pullule de phrases nominales (i.e. la poésie à l’âge prépubère), de termes en italiques, tout bonnement écrits en majuscules ou en gras. Les signes deviennent des signaux autoroutiers, des panneaux publicitaires au bord du roman.

L.A. Story est-il  un roman-cliché ? Oui, et c’est en partie assumé. Ce livre me fait penser à Manhattan Transfer engrossé par des producteurs hollywoodiens : sans être original, ce n’est pas désagréable. Le roman de Frey ne tient pas la comparaison avec le chef-d’œuvre de Dos Passos, même après 80 ans. Pas même avec Short Cuts de Robert Altman, dont il s’inspire. Pour autant, je ne serais pas aussi catégorique que le L.A. Times (« The worst book I’ve ever read » : aouch !).  On peut se laisser prendre à la lecture, tout comme au spectacle d’une série télé, que l’on consomme sans autre prétention que celle de passer le temps. L.A. Story serait un excellent bouquin pour la plage. Dommage qu’il sorte en septembre.

Chronique rédigée par datwins.vox

Quatrième de couverture :

Quatre destins permettent de tisser l’histoire de la ville de Los Angeles : Esperanza, petite-fille d’immigrés mexicains ; Amberton, acteur narcissique et coqueluche des studios ; Dylan et Maddie qui ont déserté l’Ohio pour échapper à la violence familiale ; et Joe, amoureux de sa bouteille et de sa liberté.



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