La cinquième saison du monde de Tristan Ranx

La cinquième saison du monde

La cinquième saison du monde de Tristan Ranx chez Max Milo

La cinquième saison du monde… Tiens donc ! Il y aurait une autre voie que le printemps puis l’hiver ? Un deux trois quatre, on recommence. Non, cette fois, c’est cinq, cinq saisons, non pour une année, mais pour un monde. Un monde que nous avons cru fini et clos sur lui-même. Celui que nos cours d’histoire nous ont fait apprendre par cœur tant d’années à la suite : Celui de la balkanisation de l’Europe, celui du désastreux chemin qui conduit du traité de Versailles en 1918 à la Seconde guerre mondiale. L’implacable succession des causes diplomatiques qui ont mené à la catastrophe économique, à la catastrophe des idéaux, Tristan Ranx la raconte d’une autre façon. Sous sa plume d’érudit joueur et faussaire, l’Histoire a une autre cadence, celle d’un entre-deux, celle des rêves des hommes, anarchistes, poètes, conspirateurs, soldats qui ne désarmeront pas, futuristes, dadaïstes. Ces héros de l’entre-deux, ces Arditi, ces ardents, se rassemblant en colonies d’artistes, en expéditions folles, épousant des causes fatales comme autant de tentatives violentes et poétiques, pour inventer un autre monde. Ce n’est pas ce monde-là qui est venu. Le dessein de ces francs-tireurs désespérés et inspirés, errant dans une Europe qui accueille sans le savoir des expérimentations sociales, politiques, artistiques, aurait pu fabriquer un tout autre monde que le nôtre aujourd’hui. Enzo Cellini et Guido Keller, des Arditi errants dans l’Europe du Traité de Versailles L’histoire commence comme un traité savant : les carnets d’Enzo Cellini, Commandante de la XIIe Brigade Internationale du Bataillon Garibaldi, sont supposés avoir été retrouvés dans l’épave d’un cargo, le Stanbrook. Un bien curieux bateau, que des commerçants britanniques affréteront pour rompre le blocus franquiste et ravitailler les Républicains affamés, moyennant finances. Dernier bateau à quitter l’Espagne avec 3000 espagnols et brigadistes, il errera jusqu’à Oran, d’où l’administration coloniale française le refoulera. Il sera coulé par la marine allemande le 19 novembre 1939. Le roman continue comme un récit autobiographique, qui pose Enzo Cellini en héros de la bataille d’Argonne : « J’étais sur le dos quand un Allemand bondit sur moi, la baïonnette pointée sur mon abdomen. Je roulai de côté et la lame s’enfonça dans le sol. » Un Fabrice Del Dongo qui s‘élancerait dans le corps à corps et saignerait ceux qui l’assaillent. Enzo Cellini se réveille à Reims, dans un hôpital empestant la gangrène. Le poète soldat – on reconnaît Gabriele d’Annunzio – est là, figure onirique qui tire ce Lazare loin de ses voisins pourrissants et l’entraîne à Venise, à Genève. Une série de tableaux dessinent une Europe déjantée, qui danse, chante. On pousse une porte, et c’est une scène de théâtre futuriste, qui finit avec des coups de revolver. Nous voici au sanatorium Monte Verita, avec des naturopathes. A Venise, en septembre 1919, une conspiration prend forme. Le poète soldat appelle les siens. Et c’est la prise héroïque et burlesque de Fiume : « les flibustiers de l’Adriatique se lancent avec témérité à la conquête du monde, en faisant sauter les verrous de la réalité avec des mots en liberté, des poignards et des grenades incendiaires ». A la droite du poète soldat, Guido Keller, un stratège, un conspirateur. Cet aventurier, dans un palais envahi par les jeunes maîtresses de d’Annunzio, les poètes et les danseurs, élabore une conquête de l’Europe qui serait le contraire du Traité de Versailles. On crée une « Anti Société des Nations ». Se glissent des chapitres qui nous transportent à Gaudalajara, en mars 1937. C’est la fin : « C’est harcelés, traqués comme des bêtes, et marqués du signe de Caïn que les hommes survivants de la brigade Garibaldi se retrouvèrent dans l’impasse hallucinée du port d’Alicante. » Les dernières lignes du roman racontent la pluie de bombes qu’un avion allemand décharge sur le Stanbrook. Enzo Cellini sur ce bateau s’écrie « Keller ! Keller ! » Joie des apocalypses. Le pilote rêvé de l’avion ? Guido Keller, bien sûr ! Mort dix ans plutôt, en artiste sans œuvre et sans trace. Le livre s’achève sur une postface consacrée à la vie de Guido Keller : « Die Welt wird Traum, der Traum wird Welt » (Novalis). La fabrique d’un livre qui s’appellerait « Roman » Rêve et monde, c’est la clé de ce roman, un monde qui nous balade entre fantasmagorie et document. Une Europe martyre et rêveuse, grandiloquente et désordonnée, entre 1918 et 1939, des champs de l’Argonne aux rives d’Oran, est ici décrite par les sensations, les émotions brusques et décousues, les passages à l’acte, les illuminations personnelles de quelques personnages à peine existants. Ce « Roman » en effet trouve sa liberté dans cette forme parodique et très libre. « Roman » n’est pas ici une référence au genre littéraire. « Roman » est partie intégrante du titre. L’invention de forme tient dans ce curieux composite entre mémoires apocryphes, journalisme historique, histoire des idées, portraits, scénarios de l’entre-deux-guerres, remplies d’agents secrets et d’aventuriers traîtres. Ce roman syncopé livre le récit souterrain d’une Histoire asthmatique ; les héros sont isolés, errant dans une Europe martyrisée, avec comme seule propriété le cauchemar des grandes batailles où tous les compagnons ont été transformés en cadavres disloqués, proprement inhumains. Comme par hasard, ces rebuts de la guerre, on les prend par la manche. C’est un monde de conspirateurs. Vous traînez dans Venise, on vous attrape par la manche, vous êtes attendu. Un inconnu vous chuchote, « Viens, le poète soldat est là », et vous y allez. Des espions vous suivent. Où sommes-nous ? Dans une bande dessinée, dans une parodie de roman d’aventures ? Chez un doctorant qui a laissé tomber sa thèse pour romancer les bribes qu’avaient livrées la bibliothèque ? C’est plus compliqué que cela, encore plus compliqué : ces mémoires d’Enzo Cellini, nous aimerions les croire apocryphes. Mais Google les connaît. Un subtil blogueur, Nanochevik, un « Ardeur-Oser », nous offre même le fac similé jauni du seul exemplaire connu. Tiens, celui-ci aurait été retrouvé dans une fosse commune espagnole. Le nôtre vient des flancs du Stanbrook. Le blogueur ne s’appellerait-il pas Tristan Ranx ? Un commentaire unique au pied de l’article, daté de décembre 2008, indique : « Tristan a dit … : « Il y en à qui croient que ce document est un vrai… » Nanochevik, lui, a publié en août 2008, ce billet, et il semble bien que la signature en soit aussi « Tristan ». Alors, fiction. Canular Web. Mais non, Roman, c’est très vrai, un roman. Un roman a ses sources. Google en est témoin, et assiste notre romancier dans sa fabrique de lieux et de gens. Le Sanatorium Monte Verita est aussi abondamment décrit sur le Web, un lieu étrange, colonie naturopathe, expérience de communauté, réunion d’artistes. Le Stanbrook est l’objet d’autres rêves et d’autres fictions que ceux de Tristan Ranx. De Nashville, Tenessee, un mystérieux Joseph Parello, Ph. D, Visiting Professor in Phamarcology, a lui aussi écrit sa 5ème saison : « À la page 205 (on n’en finit pas de découvrir détail après détail dans l’ouvrage de 2005, acquérant ainsi une très grande signification pour ceux de la deuxième génération), il y a une photo du cargo à vapeur qui devait emporter «3 000» espagnols, «les sauvant ainsi des pelotons d’exécution et dans le meilleur des cas des geôles franquistes »: toujours page 204 de l’ouvrage Républicains espagnols en Midi-Pyrénées. En même temps, page 205, la photo du cargo, avec une véritable grappe humaine à son bord, penchant dangereusement du côté du quai, au point que l’on peut encore se demander comment il put franchir la Méditerran
ée, ce «…Stanbrook, l’un des derniers bateaux ayant pu appareiller pour l’Algérie sauvant ainsi des milliers de républicains espagnols avant l’arrivée des franquistes.» On en viendrait à croire que ce Joseph Parello, « Fils de Républicains espagnols » et Visiting Professor of Pharmacology, Vanderbilt University School of Medicine , est un complice de Tristan Ranx. Tristan Ranx, fils caché de Maurice Pons On ne peut pas lire le mot « saisons », en titre, sans penser à l’étonnant et déterminant livre de Maurice Pons, les Saisons. Ce roman a tous les aspects formels du roman. Sans aucune invention de forme, il parvient à retourner la narration en un cauchemar construit avec les objets les plus ordinaires. Je laisse en parler Wladyslaw Znorko, le metteur en scène de ce texte qu’il a transposé au théâtre en 1987: « En 1965, la parution du roman de Maurice Pons plonge le monde de la littérature dans la stupéfaction. Pourtant le livre ne contenait aucun des ingrédients propres à effrayer le lecteur traditionnel de l’époque : point de pornographie ni de géométrie de l’écriture, aucune trace de Nouveau Roman ou de plume à scandale. Même en forçant, les quelque 200 pages du livre n’entraient dans aucune case.Aujourd’hui, rien n’a changé. Le roman distille son étrange pouvoir avec la constance d’un monolithe. Un inconnu arrive, on ne sait par quelle route, dans un hameau où survivent quelques êtres dégénérés. Guidé par sa détresse, l’étranger décide contre l’avis de la population de s’installer dans le bourg maudit. Parlerai-je des deux terribles saisons de quarante mois chacune, qui englue les habitants dans un bourbier définitif… ? Ou alors des lentilles, unique plat du pays (un cloaque dans l’écuelle) ?Le moindre détail décrit prend dans le dépouillement de la survie une étrange importance. Par une lente glissade le récit nous emmène avec un effroi exalté aux confins de nos craintes les plus obscures et nous colle d’autorité un œil sur les fissures secrètes de notre monde ». Alors oui, lisez ce curieux roman, brillant jeu littéraire, construction érudite entre histoire et fiction, mises en situation brusques et tableaux fanés. Menés par un auteur aussi distant qu’engagé, selon les pages, selon le tempo, ces tableaux sont-ils un livre Web ? C’est-à-dire un vertigineux composite de sources légitimes et fictives, de personnages oubliés qu’un Wikipédia romanesque remonte du fond d’une Europe dont on ne sait plus qu’elle a failli exister. Il y a peu de temps, Edgar Pisani s’étonnait : « comment les jeunes peuvent-ils se taire dans un monde tel qu’il est ? » Il s’adressait à la jeunesse et disait en substance : « Des temps anciens, il n’y a rien à garder, vous n’aurez pas grand chose à hériter, tout est à inventer. » Ce roman fait revenir du refoulé d’énormes morceaux d’espoirs et d’histoires de gens qui ont voulu repartir de rien, de l’art et de l’aventure, et ça a mal tourné. C’est un roman pour les expérimentations d’aujourd’hui, autant manuel de ratage que memorandum précieux des audaces à conserver et des impasses décelables. Un roman pour designer, entre prospective et histoire.

Sophie Pène



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