La dure loi du karma de Mo Yan

Mise en page 1La dure loi du karma de Mo Yan chez Seuil, 784 pages.

Ximen Nao, un propriétaire terrien jovial et amène, se fait arrêter en pleine Révolution chinoise et fusiller sans autre forme de procès: son crime est d’être un possédant, avec terres, épouse et concubine, même s’il n’a pas été pingre envers autrui. Malgré ses cris d’innocence, il est passé par les armes et se retrouve en Enfer où il continue, entre divers tourments, à crier contre l’injustice du monde. Lassé de ses hurlements et jérémiades, le roi des Enfers lui accorde une petite délivrance: il sera réincarné mais en animal! C’est ainsi que Ximen Nao revient sur terre, dans le village où il est né, a grandi et prospéré, dans la peau d’un âne, puis d’un bœuf, d’un cochon, d’un chien et enfin d’un singe. Chaque passage terrestre est riche en aventures et mésaventures, rempli d’émotions les plus diverses: Ximen revient à chaque fois, dans son village natal, sur ses pas, auprès des siens et de ses proches pour les regarder suivre leur chemin, les épauler à l’aulne de ses moyens, les encenser ou les critiquer….silencieusement, les yeux réjouis ou noyés de larmes. Notre Ximen est toujours agacé par une drôle mouche du coche, « le petit drôle de Mo Yan » qui se trouve toujours au cœur de l’action pour répéter et amplifier le moindre fait et geste de la famille et des membres du Parti, grâce à sa verve et son humour dévastateur! Cinquante ans d’histoire chinoise défilent dans le village de Ximen du canton de Dongbei, entre rires, larmes et apartés: le lecteur est embarqué sur un fleuve où la dérision et l’ironie sont en filigrane d’un récit protéiforme et d’une richesse romanesque qui amplifie le plaisir de lire.

Mo Yan est fidèle à son image: gouailleur, impertinent, baroque et loufoque à la fois. Il brosse un portrait empreint de tendresse derrière les critiques de la paysannerie chinoise qu’il connaît bien pour avoir grandi à la campagne: ces paysans suiveurs pouvant se rebeller tout en restant dans la ligne dictée par Mao, sont menteurs, un tantinet voleurs, parfois naïfs mais toujours rigolards, prêts à boire l’alcool de riz et s’empiffrer de plats gras et moelleux…au final, ce sont de bons bougres que le manque d’éducation n’élargit pas l’horizon. Ximen Nao, notre héros, comme l’auteur, souffre avec le peuple qui ne mange pas toujours à sa faim, le comprend tout en éreintant, avec le sourire, le système qui provoque pollution et improductivité: la fin de la propriété privée annonce la chute des rendements, la catastrophe alimentaire orchestrée, sans le vouloir, par la réforme agraire….catastrophe humaine, sociale et environnementale qui perdurera quelques décennies avant que le pouvoir de Pékin fasse machine arrière (au grand dam des purs et durs de la Révolution!).

Notre Ximen est un éternel et immense contestataire et empêcheur de tourner en rond….jusqu’aux Enfers où il met à bout le roi qui, n’en pouvant plus, l’expédie dans le monde des vivants réincarné en animal….quand on chauffe les oreilles du pouvoir en place, on s’expose à des désagréments certains! Son alter ego humain est son valet Lan Lian qui s’entêtera à agacer le chef du Parti du village en restant paysan indépendant et en ignorant la réforme agraire malgré les vexations. Lan Lian, le grain de sable dans l’engrenage révolutionnaire, petit poil à gratter dans l’idéal communiste: l’individuel irréductible qui ne se plie pas à la collectivisation….le roseau qui ploie sans se briser sous la tempête idéologique.

Au fil de ses réincarnations animales, Ximen Nao suivra l’évolution idéologique de la Chine de la Révolution maoïste jusqu’à l’ouverture vers l’économie de marché: ses avatars prendront une large part à l’histoire en marche, autant de pépites de résistance qui sous le couvert d’un humour dévastateur secouent avec vivacité les bienséances. Ximen verra ses enfants prendre des chemins différents pour se trouver une place dans la nouvelle société en construction: les renoncements, l’intégration des nouveaux dogmes, l’hypocrisie, l’avidité de pouvoir et la cupidité qui assèche le cœur. Ainsi, son fils, Ximen Jinlong, se transformera-t-il en parangon de la Révolution puis en chantre du capitalisme (avec tous les défauts qui accompagne ces états d’esprits), accumulant rapidement moult perversions permises par le système (ah, la chute final due à une trop grande gourmandise est un petit éreintement, parmi d’autres, de la société chinoise actuelle qui n’échappe pas aux dégâts collatéraux dans la jeunesse dus à l’occidentalisation à marche forcées de la classe dirigeante), étouffant le passé familial dans un appétit de reconnaissance exacerbé au point de tout renier…tandis que sa fille, Ximen Baofeng, deviendra la main qui soulage les souffrances, celle qui oublie d’être pour que les autres soient.

Toute une galerie de personnages, hauts en couleurs, défilent sous la plume de Mo Yan qui n’hésite pas à se mettre en scène sous les traits d’un « petit drôle » aussi pénible qu’amusant, aussi véloce de la langue que des jambes, aussi gouailleur qu’ironique, aussi turbulent que sagace…un autre poil à gratter qui d’une pirouette se joue tant de ses concitoyens que du pouvoir en place tout en échappant aux pires châtiments: en effet, ce Mo Yan n’est qu’un vilain garnement, une mouche du coche dont tout le monde s’accommode malgré tout car il fait bien rire en virevoltant partout! Et comme il est prolixe en sarcasmes et en révélations en tous genres (c’est qu’il a la langue bien pendue ce « drôle ») il devient très vite celui qu’il ne faut pas trop secouer afin de se garantir une relative paix. Le narrateur, quant à lui, n’hésite pas à remettre à sa place ce feu follet ni à brocarder les divers écrits de ce dernier….écrits tant imaginaires que réels: une mise en abyme des plus amusantes et délirante!

« La dure loi du karma » est difficilement résumable tant la richesse de l’écriture, la prolixité gouailleuse de l’auteur, la multitude des personnages, les nombreuses références littéraires et culturelles, sont des petits trésors à découvrir avec délectation tout au long des 760 pages du roman! Un vrai faux pavé, doté d’une autobiographie en filigrane de l’auteur, qui se lit avec jubilation et passion. Le lecteur se délecte des mots, des tournures stylistiques, des digressions qui nourrissent le récit de virevoltes et de plaisanteries plus osées et acidulées les unes que les autres. « La dure loi du karma » est un immense et intense voyage dans le temps, au cœur d’une Chine qui se transforme à coups de Grand bond en avant, de Révolution Culturelle, de dictature du marché et autres routes parfois à la limite du surréalisme et aux frontières de l’impossible.

Un opus digne des précédents romans de Mo Yan: verve, humour corrosif, impertinence gouailleuse, portraits sans concession d’une société qui se cherche et parfois se perd…en un mot comme en mille, une lecture ju-bi-la-toi-re!!!

Chronique réalisée par l’auteur du blog chatperlipopette

Quatrième de couverture :

Ximen Nao, jeune propriétaire foncier dynamique et bon, est fusillé le 1er janvier 1950, peu après le triomphe de Mao Zedong. Selon la loi du karma, il est condamné, pour ses fautes, à être réincarné en animal. Très mécontent de sa fin brutale et plus encore de ce verdict injuste, Ximen Nao obtient du roi des enfers de renaître chez lui. Il sera âne, boeuf, cochon, chien, enfin singe, revenant sans cesse sur ses propres traces et auprès de ses descendants. Témoin et acteur décalé, comique et déguisé, il suit cinquante ans durant, de la « libération » maoïste à l’époque marchande actuelle en passant par la Révolution culturelle, le destin de ce qui fut la propriété Ximen dans le village de Ximen, près de Gaomi, au pays de Mo Yan.

Biographie de l’auteur :

Mo Yan, né en 1955, fils de paysans pauvres, quitte tôt l’école pour travailler aux champs puis s’enrôle dans l’armée – c’est grâce à elle que l’autodidacte pourra devenir écrivain. Une dizaine de ses romans sont traduits en français dont Beaux seins, belles fesses (2004), Le Supplice du santal (2006) et Quarante et un coups de canon (2008).



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