Le comptable indien de David Leavitt Chronique N°1

Le comptable indienLe comptable indien de David Leavitt chez Denoël – 720 pages -

En janvier 1913 le mathématicien Hardy reçoit une lettre d’Inde, qui lui met suffisamment l’eau à la bouche pour lui faire penser que son expéditeur a l’étoffe d’un grand mathématicien. L’auteur, Ramanujan, se révèle effectivement un génie. Hardy et l’un de ses collègues, Littlewood, vont tout faire pour lui permettre de venir à Cambridge, puis travailler avec lui pendant son séjour qui coïncide avec la première guerre mondiale.

Au cours du roman, les histoires personnelles de Littlewood, Hardy, Ramanujan ainsi que celle de Mme Neville (hôte de l’indien) s’entrecroisent et témoignent de leur époque.

Si au départ le roman donne la promesse d’un thriller mathématique (idée soutenue par la 4e de couverture), il se révèle être tout autre. Sa construction décousue, avec l’alternance de focalisation (d’interne à  omnisciente) et les changements épisodiques de narrateurs (Hardy restant le narrateur principal), casse la linéarité des évènements racontés et multiplie les points de vue sur un même évènement. Le style reste agréable pour un roman biographique et évite l’écueil de la lourdeur qui va souvent de paire avec les biographies.

Au premier abord le thème principal semble être le mathématicien Ramanujan, mais au fur et à mesure que l’action progresse, l’accent est mis sur l’importance des sentiments et la vacuité de l’existence des personnages même si quelques formules font irruption à intervalle régulier.

Ramanujan, comme tous les autres, est balayé par une tourmente tranquille, que les remous de la guerre provoquent à distance dans l’Angleterre épargnée par les combats. L’amour et la solitude sont ainsi des thèmes centraux

Ramanujan est complètement fou d’amour pour une femme qu’il a épousé alors qu’elle avait 14 ans et qu’une mère castratrice lui cache. Il est juste perdu dans un pays qui n’est pas le sien, sans ami, sans nouvelle de ceux qu’il aime.

Dans un autre genre, Hardy, homosexuel, a perdu son amour de façon dramatique. Il s’en veut et des visions semi-oniriques l’habitent. Il est malgré tout attiré par Ramanujan, son esprit et le mystère qu’il incarne. Mme Neville est également folle de Ramanujan ou plus exactement de la représentation de l’Inde qu’il incarne. De son côté Littlewood est amoureux d’une femme mariée, situation vouée à l’échec.

Le second grand thème est l’institution, la construction du monde. La société des hommes semblent conspirer contre la personne individuelle, pour la maintenir dans sa solitude, coupée du monde. Ces institutions sont à tour de rôle le système universitaire, l’hôpital, mais aussi l’état en guerre, bien sûr.

Un autre thème présenté est la religion. Tandis qu’Hardy est totalement sceptique, Ramanujan est hindou de haute caste. Chacun est donc persuadé que l’autre est semblable à lui-même. Plusieurs petites scènes viennent compléter le sujet.

Dans le livre, on a le portrait d’une époque doucement mélancolique où les personnages qui la vivent se débattent pour atteindre une part de bonheur qui leur échappe en permanence.

Ce roman se veut élitiste, même si la couverture et la 4e de couverture le présentent comme étant grand public. L’auteur s’est beaucoup documenté et les sources sont très nombreuses. On trouve beaucoup de précision sur les mœurs de l’époque.

L’aspect romanesque rend une sensation de mélancolie lente, de tristesse insondable. Mais le style, la forme, nous fait voir une espèce de fascination pour une époque que l’auteur américain doit juger brillante. Pourtant ce n’est pas le sujet de son livre. Il y a une opposition entre cet engouement de l’auteur et la morosité de l’histoire qu’il a voulu écrire.

Malgré un début où je suis resté très dubitatif, au final j’ai bien aimé. Ce n’est ni une biographie ni une enquête mathématique, c’est inclassable. Il n’y a pas vraiment d’histoire, si ce n’est les évènements historiques. L’importance repose finalement dans les détails de la vie. Pour apprécier ce livre, je pense qu’il faut être curieux de la vie des hommes, aimer les histoires où l’on ne parle de rien d’autre que de la vie.

Il faut donc être soit terriblement pédant, soit totalement snob, tel que l’auteur semble être. Ainsi on se prend au jeu de ces petits morceaux de vie, sur quelques années, dans une époque particulière.

C’est très agréable à lire, une fois qu’on a fait l’effort de chercher ce qu’on peut y aimer.

Il fait parti des 10 romans à lire de la rentrée littéraire du site lamontagne.

Je ne comprends pas pourquoi il est dans ce top 10. Ou alors il faudrait en expurger un certain nombre, qui eux n’y méritent pas leur place parce qu’ils sont complètement nuls (je vous fais confiance pour repérer lesquels) ou trop attendus.

En mot de la fin, je dirais que ce roman tout le monde peut l’aimer si on a envie de l’aimer, indépendamment de tous les intérêts que l’histoire peut donner, le fond du roman ne se cache n’y en Inde, ni en Angleterre ni dans aucun des sujets concrets qu’il aborde.

Chronique réalisée par Tiphanya de Histoires de Lectures

Présentation de l’éditeur:

Janvier 1913. C’est dans son courrier que le célèbre mathématicien G. H. Hardy découvre un matin une enveloppe venue d’Inde, contenant une dizaine de feuillets noircis de formules mathématiques et une lettre dans laquelle l’expéditeur – un modeste comptable indien de Madras s’appelant Srinivasa Ramanujan – prétend être venu à bout d’une des énigmes mathématiques les plus ardues : l’hypothèse de Riemann. Presque certain qu’il s’agit d’un canular, Hardy se penche néanmoins, avec son collègue Littlewood, sur les propositions du jeune homme : ils y décèlent bien vite la patte d’un génie en puissance, désordonné et fulgurant. Aidés de Neville, un jeune professeur, et de sa femme Alice, ils décident de tout mettre en œuvre pour que le prodigue puisse développer ses talents dans un milieu propice.

Biographie de l’auteur:

David Leavitt est né en 1961 à Pittsburgh (États-Unis), il fait ses études à l’Université Yale.

Son premier roman, Le Langage perdu des grues, raconte la découverte de l’homosexualité par un jeune homme dont le père finit également par assumer son amour des hommes. Il a fait l’objet d’une adaptation télévisée en 1991 par Nigel Finch.

En 1993, pour son roman While England Sleeps, il reprend des pages écrites par Stephen Spender, qui le poursuit en justice pour cet emprunt. Le roman remanié reparaît en 1995, et l’épisode lui inspire une nouvelle dans L’Art de la dissertation.

Son roman The Page Turner est adapté au cinéma par Ventura Pons en 2002, sous le titre Food of Love. Il a aussi écrit une biographie d’Alan Turing.

Il enseigne la littérature anglaise et l’écriture à l’Université de Floride.



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