Le comptable indien de David Leavitt Chronique N°2

Le comptable indienLe comptable indien de David Leavitt chez Denoël, 720 pages

Cambridge, janvier 1913 : le mathématicien Hardy reçoit une lettre de Madras; intrigué, il découvre qu’un obscur comptable indien nommé Ramanujan lui fait part de ses recherches en mathématiques. Cet inconnu est complètement autodidacte.

Voici ses premières impressions :
« Pas de détails. Pas de démonstrations. Rien que des formules et des croquis. Dans lesquels il se perd presque complètement – c’est à dire, si c’est faux, il ne voit absolument pas comment déterminer pourquoi. Il n’a jamais vu de mathématiques pareilles. Il y a des assertions qui le déconcertant totalement. Par exemple, que penser de ceci?
1+2+3+4+5+….= -1/12
Cet énoncé est dément. Et pourtant, ça et là, au milieu d’équations incompréhensibles, de théorèmes insensés étayés par rien, il y a des fragments qui se tiennent – suffisamment nombreux pour qu’il continue à lire. Par exemple, il reconnait certaines séries infinies. La première, fameuse pour sa simplicité et sa beauté, Bauer l’a publiée en 1859.(…)
Mais est-il possible que ce Ramanujan, ce comptable qui se présente lui-même comme un inculte, ait pu tomber sur ces séries? A-t-il pu découvrir cela tout seul? En voici une autre qu’il n’a jamais vue de sa vie. Elle a quelques chose de poétique: (…)
Quelle sorte d’imagination peut avancer une chose pareille? Et le plus incroyable – Il l’écrit sur sont tableau noir, pour tenter de l’analyser- , c’est qu’elle a l’air juste.
Il allume sa pipe et se met à faire les cent pas. En quelques instants, l’exaspération laisse la place à la stupéfaction, et la stupéfaction à l’enthousiasme. Quel miracle lui a apporté son courrier du jour? Ce qu’il n’avait jamais rêvé de voir : le génie à l’état brut?  »

Hardy et son collègue Littlewood décident de le faire venir en Angleterre. Pas facile. Il faut convaincre l’université. De plus Ramanujan est strictement végétarien, sa religion lui interdit de prendre le bateau. Mais grâce à Neville (un autre professeur) et sa femme qui partent en Inde, Ramanujan finira par arriver en Angleterre juste avant le début de la première guerre mondiale. Là, associé à Hardy il travaillera sur l’hypothèse de Rieman.

Ce roman – biographie-fiction  – est bâti comme un long flash back. Il foisonne d’innombrables détails sur les différents personnages, ayant tous existé, à quelques exceptions près. D’ailleurs l’auteur le précise bien dans une intéressante annexe.

C’est une plongée dans l’univers de Cambridge de la décennie juste avant la première guerre mondiale. Petit monde apparemment feutré, aux traditions souvent désuètes (Hardy sélèvera contre le tripos), aux différents clans, aux sociétés plus ou moins secrètes. On disait de Hardy qu’il était « homosexuel non pratiquant », mais Leavitt a inventé de toutes pièces quelques aventures … Issu d’un milieu modeste et athée, il a voué sa vie à la recherche de son Graal : avancer dans la démonstration de l’hypothèse de Riemann.

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En démontrant l’hypothèse de Riemann : voir l’article de Wikipedia, et bonne chance!

Ramanujan est un peu perdu en arrivant dans ce monde. Leavitt parvient bien à nous faire saisir les difficultés qu’il a rencontrées pour essayer de s’y adapter. Il n’y arrivera jamais. Seuls les moments où il poursuit ses recherches de mathématiques lui ont paru des oasis de bien être. J’ai d’ailleurs apprécié la narration de ces moments de « travail mathématique » intense, avec ces fulgurances, ces intuitions, les fausses pistes, les petites avancées.

On croise nombres de célébrités dans ce roman, tels Russell, Keynes, Strachey, et au fil des années de guerre on apprend des détails sur les mouvements pacifistes.
Hélas Ramanajan tombe malade (tuberculose officiellement) mais Leavitt laisse penser à une autre cause. Il n’est pas tendre avec les médecins de l’époque qui se sont penchés sur le cas de Ramanujan.
On pourrait aussi trouver des faits intéressants sur la condition des femmes à cette époque. Quel scandale quand une femme a battu le meilleur du « tripos »!

Pourquoi avoir choisi ce livre? Impressions?
Au départ, parce que Riemann!!! Et ensuite parce que Ramanujan… J’ai vraiment appris plein de choses, évidemment! Je précise qu’il n’y a pas besoin de connaître les maths (et encore moins de les aimer…) pour lire ce livre. C’est juste un petit plus!
En fait l’essentiel du livre nous peint ce monde universitaire et anglais que Ramanujan va découvrir. L’auteur ajoute des détails romanesques (avec par exemple la femme de Neville) qui ne m’ont pas vraiment convaincue, ce qui fait que j’ai trouvé quelques longueurs au cours de cette lecture. Les parties plus mathématiques m’ont donné plus de frissons…
En bref, une lecture pas déplaisante, grâce à un style fluide et un humour discret, et qui laisse une grande sensation de mélancolie et de gâchis…
Je pourrais poursuivre avec des lectures plus pointues et moins romanesques sur le sujet, tel The man who knew infinity : A life of the genius Ramanujan (Crown, 1991)

Annexe :
L’auteur prête à Hardy l’opinion suivante:
« En vérité, c’est leur inutilité qui faisait leur majesté. Supposons par exemple que vous prouviez le dernier théorème de Fermat. En quoi auriez-vous contribué au bien du monde? Absolument en rien. (…) Les mathématiques ne pouvaient jamais servir aucun but pratique ou belliqueux. (…) leur inutilité était le témoignage de leur absence de limite. »

Hardy faisait ses recherches en mathématiques pures (en existe-t-il d’impures?) et il est sûr qu’on ne voit pas trop à quoi peuvent servir ces recherches absconses sur les nombres premiers. Commbien il y en a avant tel ou tel nombre, quelle importance, hein?

Eh bien pas si sûr… la recherche sur les nombres premiers intéresse beaucoup de monde, et pas seulement des gens déconnectés de la réalité :

« Les nombres premiers ont depuis toujours fasciné les mathématiciens. Pourquoi ? Parce que bien qu’ils soient définis par une propriété simple – un nombre premier est un entier naturel défini par le fait d’avoir exactement deux diviseurs distincts, 1 et lui-même -, il existe une infinité de nombres de ce type, et leur répartition, qui ne semble être régie par aucune règle, paraît très irrégulière. Ces nombres sont particulièrement importants en arithmétique, la branche des mathématiques qui traite des nombres entiers. Mais ils font également l’objet d’une actualité brûlante dans les nouvelles technologies, en particulier dans la cryptographie, pour le codage des informations. Avec le développement d’internet, le besoin de transmettre des informations confidentielles de façon sécurisée, par exemple des numéros de carte bancaire, est en effet devenu primordial… C’est là notamment qu’intervient l’algorithme RSA, un algorithme de cryptographie basé sur une propriété simple des nombres premiers. (copié d’ici) »

Chronique réalisée par Keisha du blog En lisant en voyageant

Présentation de l’éditeur:

Janvier 1913. C’est dans son courrier que le célèbre mathématicien G. H. Hardy découvre un matin une enveloppe venue d’Inde, contenant une dizaine de feuillets noircis de formules mathématiques et une lettre dans laquelle l’expéditeur – un modeste comptable indien de Madras s’appelant Srinivasa Ramanujan – prétend être venu à bout d’une des énigmes mathématiques les plus ardues : l’hypothèse de Riemann. Presque certain qu’il s’agit d’un canular, Hardy se penche néanmoins, avec son collègue Littlewood, sur les propositions du jeune homme : ils y décèlent bien vite la patte d’un génie en puissance, désordonné et fulgurant. Aidés de Neville, un jeune professeur, et de sa femme Alice, ils décident de tout mettre en œuvre pour que le prodigue puisse développer ses talents dans un milieu propice.

Biographie de l’auteur:

David Leavitt est né en 1961 à Pittsburgh (États-Unis), il fait ses études à l’Université Yale.

Son premier roman, Le Langage perdu des grues, raconte la découverte de l’homosexualité par un jeune homme dont le père finit également par assumer son amour des hommes. Il a fait l’objet d’une adaptation télévisée en 1991 par Nigel Finch.

En 1993, pour son roman While England Sleeps, il reprend des pages écrites par Stephen Spender, qui le poursuit en justice pour cet emprunt. Le roman remanié reparaît en 1995, et l’épisode lui inspire une nouvelle dans L’Art de la dissertation.

Son roman The Page Turner est adapté au cinéma par Ventura Pons en 2002, sous le titre Food of Love. Il a aussi écrit une biographie d’Alan Turing.

Il enseigne la littérature anglaise et l’écriture à l’Université de Floride.



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