Yanvalou pour Charlie de Lyonel Trouillot

Yanvalou pour CharlieYanvalou pour Charlie de Lyonel Trouillot chez Actes Sud / Leméac, 175 pages

« Yanvalou pour Charlie » est un livre mémorable au titre oubliable qui se laisse aborder avec méfiance. Une entame vaniteuse : un homme nous parle. Il ne se présente pas tout à fait et évoque avant tout son travail d’avocat avec une satisfaction mesurée, expose son succès comme une réussite avérée. Il nous impose des théories comme des vérités péremptoires qui puent le cynisme arriviste. Il parle des hommes et des femmes avec dureté, comme s’il avait tout compris et tout vu en eux, mais en partage pourtant les défauts : « La patronne classe les gens et les choses en catégories opposables et définitives. Elle présume que tous font comme elle et elle utilise abondamment la troisième personne du pluriel sans perdre son temps à préciser à quel groupe (fleurs, chiens, humains, peintres, ouvriers du bâtiment, rats des villes ou rats des champs…) ce pluriel peut faire référence. »

Le style arrogant, vif et léger bien que travaillé nous laisse penser avoir cerné un auteur au style efficace mais peut-être lassant et superficiel.

Quelle erreur.

Cette suffisance n’est pas celle de l’auteur mais bien celle de ce personnage appelé Mathurin, dans les premières pages du livre.

Mais voilà, ce Mathurin nous annonce un changement, et tout va en effet peu à peu basculer : le narrateur, le style, l’univers et le lecteur.

Haiti. L’histoire de plusieurs personnages ; dans un village pauvre et perdu ou dans la capitale superficielle. Pas de suspense haletant, mais un simple fil qui les unit. Le narrateur est tout d’abord l’un d’eux, puis un autre, avant de devenir omniscient, si bien que l’on ne sait plus qui nous décrit la misère de ces hommes et de ces femmes, peut-être la misère parle-t-elle d’elle-même, mais on ne cherche plus qui raconte, on ne fait plus que suivre le parcours des pauvres et des orphelins. On ne cherche plus non plus de dénouement au bouleversement annoncé dans les premières pages par Mathurin, on se laisse étouffer par le poids du désespoir.

Cela devient désagréable. On veut trouver la limite entre la noirceur factuelle, celle de la condition de personnages fictifs mais crédibles, et la noirceur du point de vue, l’obscurité du filtre utilisé pour éclairer cette (déjà) sombre vérité.

Lassé de la boue, de la crasse et de la faiblesse, on a envie que cela finisse, non pas en fermant le livre mais en allant au bout de l’histoire car le style et les personnages ont fini par nous accrocher sans donner l’impression de l’avoir fait sciemment.

On avance, on prend aussi du recul pour supporter. Mais la misère nous reste entre les mains et, alors que la fin approche, un personnage nous rappelle que ce qui se joue à Haïti ou dans le livre se joue ailleurs dans la vie. « Tu sais, les choses que tu as laissées ne sont plus, ce n’est pas la distance qui les a tuées, c’est le temps. Je ne sais quelles choses tu as trouvées, mais permets-moi de douter qu’elles ne te viennent d’un lieu. La terre, c’est comme la danse. Il n’y a qu’une terre, et partout l’on danse. Seuls les pas changent, et le rythme. »

Lorsque nous arrivons à la fin de ce récit toujours teinté de cynisme il finit pourtant par s’éclairer, s’apaiser, sans grand bouleversement.

Ce récit intelligent que l’on aborde avec légèreté, qui nous englue dans la misère mais nous relâche avec douceur, que l’on aura donc finalement pris plaisir à lire pour la richesse de l’univers, pour la finesse des personnages et pour l’espoir qui prend le dessus ; ce récit que l’on aura envie de recommander à son entourage non sans l’avertir de la (courte) pénombre à traverser.

Chronique rédigée par Vincent N

Qautrième de couverture :

Au prix du cynisme, Mathurin D. Saint-Fort a cru pouvoir effacer de sa mémoire les souffrances d’un passé qu’il s’emploie à renier pour se placer toujours davantage du bon côté de l’existence. Jusqu’au jour où fait irruption dans la vie de l’avocat ambitieux qu’il est devenu, un adolescent loqueteux. Charlie, en absolue détresse, vient lui demander de l’aide au nom des attachements de jadis.

A propos de l’auteur:

LYONEL TROUILLOT



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