Bella Ciao d'Eric Holder Chronique N°2

holderBella Ciao de Eric Holder, Seuil, 180 pages.

L’alcool, la vie de couple qui part en lambeau à cause de cette dépendance éthylique, le refuge qu’on cherche au sein d’une nature toute puissante, on connaît les thèmes qui hantent l’œuvre d’Éric Holder. Ce nouvel opus ne déroge pas à la règle. Et pourtant, malgré le ressassement des mêmes obsessions, aucun début de lassitude, on continue d’en redemander: c’est par  par la magie d’une langue magnifique, poétique et généreuse, que le charme continue d’opérer.

Ce roman débute par un suicide raté: le narrateur, décidé à s’abandonner aux courants océaniques, est rejeté sur le rivage par une baïne salvatrice. C’est l’occasion d’une renaissance, la possibilité d’effacer les compteurs après le naufrage de sa vie conjugale.

Un long combat va alors s’engager pour la reconquête de sa dignité. On suit le personnage principal dans une première phase, faite de déchéance et d’oubli de soi: sa volonté de déclassement, d’abrutissement dans les travaux les plus dégradants, vont apparaître comme une étape nécessaire pour rallumer sa volonté de vivre. Il va ainsi devenir la bête de somme d’un cultivateur, esclavagiste des temps modernes, devenir la victime consentante de la vigne en même temps que de ses fruits.

Éric Holder a le talent d’impliquer son lecteur dès les premières pages. Il lui fait éprouver une sensibilité jamais démonstrative, à petite touche, avec une économie de moyen étonnante. Il cerne petit à petit l’émotion, réduisant le rayon du cercle, jusqu’à obtenir la distance idéale pour nous faire partager l’incommunicable.

Sa description de la vie de bistrot, cette ambiance chaleureuse propre à faire tomber les barrières entre frères humains, l’abandon dans les bras rassurants de l’amitié alcoolique, tout cela est raconté avec une précision, une qualité d’évocation rare:

« Il y a les petites veillées, ponctuées de chuchotements dans les coins; les moyennes, où les mots, les rires rebondissent soudain contre les murs de la salle. Enfin les grandes que tout le monde attend, mais que personne ne peut provoquer.

Le feu a pris pour un motif inconnu, il se propage dans l’établissement. La bonne chaleur de l’Homme jette des lueurs jusque sur le trottoir, les automobilistes s’arrêtent. Jean-Pierre a assis Mario sur ses genoux – sans intention équivoque. Serge et Bruno s’affrontent dans une joute verbale en patois, soutenus par les cris de leurs admirateurs. Léo effectue des bonds involontaires derrière son comptoir:

– Envoyez la monnaie! »

Parfois, c’est par une courte phrase que sont évoqués les sentiments les plus intimes; ainsi ce sentiment de nostalgie qu’éprouvent les parents après que leurs enfants ont quitté le nid:

« J’enfouis le nez dans les oreillers des chambres d’enfants. Seraient-ils devenus grands, leurs affaires sentent encore l’odeur de leurs six ans. »

Ou encore, quand il décrit un dîner aux chandelles avec sa femme, Myléna, durant lequel ils se souviennent de leurs amis disparus:

« Ces nuits-là, il semblait que la mort n’avait pas tout à fait gagné. »

On n’en finirait pas de citer les formules qui touchent.

Chronique réalisée par Guika

Quatrième de couverture :

« Après 33 ans de vie commune et deux enfants ensemble, Mylena met son homme à la porte. « J’en ai assez ». Difficile de lui donner tort. « Je ne veux plus d’un homme soûl dans mon lit ». On soupçonne pourtant que ces deux-là s’aiment encore. Pour conclure en beauté sa piètre vie, le narrateur décide de s’accorder une dernière cuite mémorable avant de se déshabiller et de se jeter nu dans l’Atlantique. Les noyades sont récurrentes chez Holder, mais cette fois il inverse le thème, l’homme étant sauvé « avec l’aide du courant de baïne ». On est saisi par l’autoportrait si peu glorieux de ce type émergeant de l’eau à quatre pattes comme un chien fourbu, nouveau Robinson. Le matin, au comptoir, des amitiés sans chichis entraînent des propositions de boulot, comme autant de bouées de sauvetage. Notre romancier brisé se reconvertit dans les métiers manuels… »



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