Le rêve entouré d'eau de Bernard Chapuis

chapuisLe rêve entouré d’eau de Bernard Chapuis, Stock éditions.

Il est de ces romans qui renvoient au mot de Julien Gracq sur La Chartreuse de Parme à propos de la « stendhalie ». Ils érigent des continents et sillonnent des siècles qu’on ne traverserait jamais sans l’existence de la littérature. En son cœur ardent, Le rêve entouré d’eau de Bernard Chapuis est le roman entouré du réel, mis à distance, fantasmé, devenu fable.

Un couple d’ethnologues disparaît lors d’un accident d’avion en 1996. Ils laissent quatre orphelins, qui seront élevés dans la joie d’un immeuble où se croisent quatre célibataires, amis des parents défunts. Luca, Talbeau, Valentine et Bichot sont les tuteurs de Marie-Conté, Armand, Rose et Eliane. Chaque nom de personnages est prétexte à des petits récits qui les rendent plus vivants et, en même temps, tellement plus romanesques. Nous sommes au cœur de la fable, celle sans quoi le mot roman n’a jamais eu de sens. Bernard Chapuis est un vrai écrivain. C’est un héritier, un fabuliste qui raconte dans une langue impeccable, descriptive et sans effet grandiloquent une histoire de quatre quêtes, chacune relative à un exotique objet disparu, métaphore élégante de l’identité des parents Cézat enfouie sous les flots, que les enfants reconquièrent au fil des pages. On pense autant à Hergé (évoqué en clin d’œil dans la seconde partie) qu’aux calmes apartés de Gracq (justement) suspendant le temps, l’espace d’Un balcon en forêt. Ainsi, la selle de l’Allemand du Brahmapoutre, le lit Ernest Boiceau, la tacouba d’Ahamed et le mastu des Kotani (respectivement le titre des quatre parties du roman) servent d’appâts à de belles mises en abyme comme on n’en trouve que dans la littérature jeunesse. Le monde est un terrain de jeu, on sort de Paris autant que possible : le cap Ferret, la Suisse, la Hollande, le désert touareg et le Japon ne nous déterrent de l’ordinaire qu’en l’absence des repères propres aux romans bourgeois habituels. Place au rêve. La mer et les flots, la nature, les habitations, la nourriture, les rapports humains et jusqu’aux meubles : tout en sort clair et magnifique. La littérarité du texte éclate, évidente, saillante. On l’aurait cherché au siècle présent ou au dernier, sans succès : ce bon livre nous vient de plus loin. On peut, dès la première partie, l’apprécier au regard de l’héritage qu’elle reçoit de Stendhal, pour son traitement amoureux et fantasque de la spatialité et de Scarron, en écoutant le temps s’étaler dans des récits de récits, prodigués par des personnages attablés, qui boivent toujours le meilleur vin du monde, aiment manger comme s’aimer, rire ou se souvenir.

Dans le roman de Bernard Chapuis, on ne se regarde pas vivre et on ne se regarde pas écrire non plus. On aime vivre (les repas sont tous très décrits sans que cela ne pèse, un Satirycon d’aventuriers des sables ; quant à l’érotisme timide des amours de Bichot, il est plaisant et mutin) et on aime écrire, mais surtout décrire sans dire, comme les bons auteurs français ont toujours su le faire. C’est un livre de mémoire et d’espace. On y respire, entre deux bouffées de réalité mise à l’écart, l’odeur de la stendhalie bienheureuse. C’est un entracte, un oasis. Les excursions autour du monde ne sont pas remises en cause pour des raisons financières, les trains roulent normalement, les couchers de soleil sont magnifiques, les étreintes ne sont jamais déplacées, l’ennui n’existe plus. Le bonheur, tel qu’il ne s’inscrit que dans la très bonne littérature, pénètre le lecteur reconnaissant. On se rappellera à cette occasion de ce qu’implique l’art du roman en grâce et en humilité.

Chronique rédigée par stello.backtage.net

Quatrième de couverture :

Une nuit d’été, au bord de l’eau. On boit, on fume. La conversation s’arrête sur ces objets qui ont marqué les uns et les autres et dont la vie a peu à peu estompé la trace. Objets perdus, rêves sans lendemains. Parfois, les rêves et les objets disparus ne sont pas sans réalité. Et la selle d’un cavalier indien, un lit de bois précieux, une épée de Touareg, un pin du Japon vont surgir de l’oubli où ils patientaient en secret.
Cela aurait sans doute été inconcevable si l’ethnologue Julien Cézat n’avait disparu dans un accident d’avion en 1996 et si ses amis n’avaient adopté et élevé ses quatre enfants, au sein d’un clan à l’imagination fertile. Talbeau, grand avocat international, finance la tribu et ses expéditions. Valentine, à soixante-neuf ans, tient un rôle de mère de famille auquel rien ne la prédestinait. Elle ira récupérer en Suisse, chez une vieille cousine, ce lit de bois précieux légué par son père et arraché aux nazis. Elle en revient avec deux chats, en compagnie de Luca, photographe de charme sexagénaire, et de Bichot, professionnel sans profession. On retrouvera ce dernier au Sahara, aux côtés d’Armand, fils de Julien Cézat, qui n’a jamais cessé de penser à une épée offerte à son père par un guerrier touareg, et enterrée depuis trente ans dans le désert.
De la première à la dernière ligne, Bichot, l’homme aux amours vagues, accompagne le lecteur, confident amusé ou ému de ses silences et de ses hésitations. Il accomplira l’ultime de ces voyages sans objet à la recherche d’un pin du Japon et d’une femme aimée.



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin