Les aubes écarlates de Léonora MIANO

les_aubes_ecarlates_plonLes aubes écarlates de Léonora MIANO chez Plon

Qu’il soit fait clair pour tous que le passé ignoré confisque les lendemains.
Qu’il soit fait clair pour tous qu’en l’absence du lien primordial avec nous, il n’y aura pas de passerelle vers le monde.
Qu’il soit fait clair pour tous que la saignée ne s’est pas asséchée en dépit des siècles et qu’elle hurle encore, de son tombeau inexistant.
Qu’il soit fait clair pour tous que rien ne sera reconstruit, chez ceux qui n’assurèrent pas notre tranquillité.
Ne crains pas de comprendre, de rapporter notre propos. Nous sommes les cieux obscurcis qui s’épaississent inlassablement, tant qu’on ne nous a pas fait droit.

Voici les phrases qui terminent le premier chapitre du nouveau roman de Léonora Miano. Ce sont presque des phrases prophétiques,  des versets rythmés par l’anaphore « Qu’il soit fait clair ». Ce  chapitre intitulé « Exhalaisons » rythmera l’œuvre entière, puisqu’il s’intercalera entre chaque chapitre, tel un refrain lancinant et entêtant.
Entre chaque exhalaison, s’écoulera la narration.

Au début du récit, le lecteur retrouve Ayané, déjà présente dans L’Intérieur de la nuit. Dans cette précédente histoire, la jeune femme était revenue à Eku, le village de ses parents, pour assister à la mort de sa mère, mais alors qu’elle était au village elle avait aussi été le témoin d’un évènement bien plus cruel : le massacre d’un enfant. Un peu plus tard, les Rebelles qui venaient de commettre cet acte innommable ont pris neuf enfants à Eku. Neuf enfants devenus par la force des choses des soldats. A neuf ans. Ayané avait alors été meurtrie par cette région qui acceptait si facilement la mort ou la perte d’un enfant.
Dans ce nouveau roman, Ayané a trouvé refuge dans une association tenue par une femme blanche. Une femme blanche de peau, mais dont le cœur appartient au continent africain. Ce pays est le sien même si son corps n’en porte pas la couleur. Dans la maison de cette femme, si joliment appelée « La Colombe », sont recueillis des enfants abandonnés et meurtris par la guerre civile qui fait rage à l’extérieur. Le lecteur reprend donc là où l’histoire s’était arrêtée.

Justement, un enfant-soldat vient d’arriver à la maison. Ayané n’ose encore y croire, mais il se pourrait bien que derrière ces blessures se dessine le visage d’Epa. Un enfant d’Eku. Un des neuf.
Epa se réveille, et après avoir reconnu Ayané, cette fille de l’étrangère, le voici qui commence à raconter ce qu’il vient de vivre. Du moment où il est parti du village jusqu’à son arrivée à l’association. Inutile de vous dire que c’est un chant salvateur qui s’élève de la gorge d’Epa, salvateur puisque cet adolescent se doit de transmettre aux autres l’histoire de son pays, voire du Continent, pour pouvoir survivre. Il est aussi préjudiciable pour la société  d’oublier et de se tourner vers l’avenir tant que la blessure du passé est encore trop présente.
Le passé est une force qu’il est bon de connaître et de dire.
Les épisodes racontés ne ménagent pas vraiment de détails, mais c’est un détour indispensable pour bien comprendre ce continent. On ne peut ressentir qu’un profond dégoût lorsque certains faits sont racontés, mais à quoi bon se voiler la face quand cela est vraiment arrivé ? Ici l’existence repose sur un gouffre,  écrit le narrateur. Mais comment penser autrement face à de telles ignominies ? Souvent, il ne suffit que de dix minutes aux rebelles pour installer des barbelés entre un enfant et son avenir.
Et une vie entière ne sera pas assez longue pour oublier : Ces assassinats nous habiteraient. Ils seraient en nous, comme un mal incurable. Rien ne nous guérirait plus. En sanglotant, j’ai songé que nous n’avions plus notre place à Eku. Et moi le premier. J’avais tellement voulu rejoindre ces Forces du changement … Je me suis revu, bombant le torse, marchant vers Isilo, la nuit où il nous a agressés. J’étais fier de lui servir d’interprète. Honoré de faire allégeance à son projet. Au fond tout était de ma faute. J’avais ouvert les portes du Mal …
Epa poursuit son récit, celui des « Embrasements » comme le montre le titre du chapitre suivant. C’est le chapitre de l’incandescence, de la violence.
Puis, l’histoire s’arrêtera durant le temps d’un chapitre, avec de nouvelles exhalaisons.
D’où viennent ces dernières ? D’où sortent-elles ? Elles semblent venir d’âmes errantes : On s’était emparé de nos corps, mais nous préservions nos âmes.
En fait, il s’agit de ces hommes qui disent que le passé le plus amer ne peut être ignoré, ils incarnent le cri de San Ko Fa.  Ce sont ces hommes qui ont vécu la traite et qui sont morts durant la traversée. Les voici de retour sur le continent africain.

A travers ces récits à plusieurs voix, ce roman montre à quel point l’esclavage colonial a marqué ce continent. Ces exhalaisons, ce sont les voix de ces hommes morts durant la traversée à fond de cale.  Les Aubes écarlates leur donne enfin une Voix pour faire entendre leur cri. Voilà pourquoi le premier chapitre est rythmé comme un chant. C’est une véritable sépulture qu’offre ce livre ou du moins c’est un appel à ériger un monument pour ces hommes morts lors de cette traite. Tant que ce passé restera dans les limbes de l’oubli, il sera impossible selon l’auteur d’aborder sereinement l’avenir.
Mais la route est longue encore pour que les hommes de ce continent comprennent l’utilité de ce passé : le monde pouvait-il comprendre tout cela ? La jeune femme en doutait.

>Le Continent lui-même n’était pas culturellement outillé pour venir à bout de ses fièvres qui le terrassaient. Généralement, lorsqu’une personne souffrait d’un mal autre que physique, on parlait immédiatement d’envoûtements, de sorcellerie, d’attaques mystiques.
Pouvait-on guérir définitivement d’un mal sans nom ?

>C’est donc un continent où le renversement des valeurs a eu lieu que ce roman nous peint. Un continent où les voleurs qui gouvernent ce pays ne sont jamais sanctionnés (…) Et puisque ceux qui commandent dans ce pays sont aussi des assassins impunis, le peuple les imite, fait foule pour tuer.

C’est  un peuple qui délaisse ses morts, dont la vue ne dérange plus personne.
Un continent voué à l’échec.
Sauf si quelqu’un entend la voix de ces âmes errantes et prend la place d’un messager. La Parole peut alors être entendue. Cette voix sera celle d’Epupa. Elle reprendra alors un poème de Birago Diop :
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit (…)
Ils sont dans la case, ils sont dans la foule.
L’espoir vient peut-être de cette personne.
Sankofa, dit-elle, pour qu’ils habitent notre mémoire. Sankofa ! Pour que le passé nous enseigne qui nous sommes à présent. (…) Ne crains pas de cheminer vers l’origine ! Ensuite seulement tu pourras te déployer !

Voici donc un roman qui montre le cheminement d’un peuple, de ses errances jusqu’au potentiel apaisement, comme peut le symboliser  le titre « Coulées » du dernier chapitre. Cette eau qui laverait ce continent de ses douleurs.
C’est aussi un livre qui parle de déracinement. Ayané est une jeune femme qui n’est toujours pas acceptée par les siens, elle reste la fille de l’étrangère. Cette histoire est donc aussi la sienne, autant que celle du Continent.
C’est donc un roman ancré dans la Terre, un roman tellurique.
Comment rester insensible à ce chant, à cette souffrance que Léonora Miano a su faire remonter au plus profond d’elle-même ?  Et puis, même si ce livre parle bien-sûr du continent africain, de la partie subsaharienne, il tend aussi à l’universel.
Léonora Miano fait partie de ces auteurs dont la profondeur d’écriture n’est plus à démontrer, et dont la musique m’envoûte à chaque fois.

Chronique rédigée par Leiloona de Bric à Book

Quatrième de couverture :

Les aubes écarlates est l’élément central de la Suite africaine de Léonora Miano, trilogie qui comprend les romans L’intérieur de la nuit et Contours du jour qui vient. Ce texte est central par sa position au sein de l’ensemble – dont il est le deuxième écrit –, mais aussi par son propos. Quand la traite négrière est simplement évoquée dans les textes précédents, qui tracent un parallèle entre les formes actuelles du trafic humain en Afrique subsaharienne et les razzias opérées dans le cadre du commerce triangulaire1, ou qui rappellent le mépris de certains Africains pour les populations issues de l’esclavage colonial2Les aubes écarlates est imprégné de la dimension fondatrice de cette tragédie pour l’Afrique subsaharienne.

Sans chercher à pointer les responsabilités, connues, souvent évoquées, le roman met en exergue l’oubli, sur leur sol natal, de tous ceux qui ont péri durant la traversée. Ces trépassés qui ne devinrent jamais des Caribéens ou des Afro-américains devraient résider, en premier lieu, dans la mémoire subsaharienne. Or, ce n’est pas le cas. Leur histoire n’est pas enseignée. La mesure n’est pas prise de tout ce qui a sombré avec eux. Indifférenciés sous la couleur, unis dans la douleur, dans la mort et dans l’oubli, ces individus issus de cultures diverses forment le premier ensemble panafricain qui ait existé.



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