Les succursales du ciel de Gérard Pussey

pusseyLes succursales du ciel de Gérard Pussey – Fayard

Le héros de Gérard Pussey atteint la soixantaine, ce qui n’est pas vieux, franchement ! J’en sais quelquechose. Mais une femme c’est pas pareil ; le mauvais passage pour nous, c’est la cinquantaine. Bref, le héros est un homme qui n’est pas-du-tout-mais-pas-du-tout préparé au vieillissement (situation commune, surtout chez les hommes…)

Comme Ulysse, Julien Dufour a fait de sa vie un long voyage parsemé de péripéties tragi-comiques (surtout vers la fin) ; mais les accostages successifs qu’il va tenter pour aborder enfin à des rivages de douceur, vont être encore plus cahotiques que ceux du vainqueur d’Ajax.

L’histoire de Julien Dufour est celle d’un babyboomer passé par la case soixante-huitard, qui vit très mal sa métamorphose pourtant inéluctable et bien prévisible en papyboomer.

Le héros a des racines paysannes auvergnates dont il est resté fier, ce qui est une belle chose. Ce qui est un peu moins bien c’est qu’il a gardé l’habitude assez agaçante de ponctuer sa conversation et ses réflexions en a parte, de « Sapristi ! » et de « Voyons vouère », et qu’il utilise exclusivement ces deux interjections patoisantes, aucune autre ! Évidement, c’est un tic du personnage, pas de l’auteur !

Les malheurs de Julien, au moins au début, n’ont rien de très original : d’abord il est mis à la retraite d’office, puis sa femme qui travaille (, elle) le quitte pour un autre. C’est un homme à la dérive, amer et vachard, hypocondriaque et un peu veule – mais charmant ! -, qui ne se décide pas entre résignation et révolte. Il est sauvé provisoirement et malgré lui par une jeune universitaire (elle a un « long corps enseignant », finaude Julien, sous la plume de Gérard Pussey !). Celle-ci s’est mis en tête de faire renaître la vocation d’écrivain de Julien Dufour, auteur à succès d’une oeuvre écrite et publiée dans sa jeunesse, et restée unique. Grisé par cette conquête facile parce que presque involontaire, Julien Dufour se reprend à croire, ou à faire semblant de croire, en l’existence d’un petit bout d’avenir devant lui. Mais hélas, la belle est aussi la bru de son meilleur ami, et la femme de son filleul. Leurs projets (amoureux et littéraire) volent rapidement en éclats lorsque le pot aux roses est découvert (facilement) par les cocufiés.

Cet épisode courtelinesque a l’avantage de servir d’électrochoc au héros qui semble alors enfin décidé à reprendre ce qui lui reste de son destin en mains. Pour preuves, les résolutions qu’il note pendant quelque temps dans son agenda, par exemple

« penser à un dérivatif (genre pétanque) »

« penser à ne pas se laisser gagner par la nostalgie »

« ce jour, la vie repart pour un tour »

Deux ou trois cuisantes déconvenues plus tard, et après quelques retrouvailles nostalgiques, décevantes et avortées – à découvrir en lisant Les succursales du ciel ! –, on retrouve Julien Dufour en survêtement-pantoufles devant la télé, chez son voisin d’immeuble lepéniste et joueur de boules. Heureusement, Gérard Pussey aime trop son héros (moi aussi) pour l’abandonner dans une situation aussi ringarde et déprimante !

Julien Dufour est un personnage plus proche du héros du film Broken Flowers de Jim Jarmusch (interprété par Bill Murray), que de celui du Citizen Kane d’Orson Wells. Cependant leurs histoires ont en commun la quête de l’Enfant – le leur (un fils, réel ou imaginé ?), ou bien celui qu’ils ont été. Le lecteur ou le spectateur ne connaîtra jamais la véritable origine de cette quête universelle et mystérieuse, mais il suit avec compassion et tendresse les aventures dérisoires des héros. Et ce, avec d’autant plus de bonheur que les créateurs des personnages sont talentueux. Gérard Pussey l’est, talentueux.

Les plus belles pages, les plus émouvantes, sont aux deux tiers du livre, autour de la page 200 environ. C’est aussi le moment où l’on découvre l’explication du titre du roman :

« le plafond du salon […] pour un enfant, est déjà une succursale du ciel. »

Elle est là, la quête jamais assouvie de Julien : retrouver la sensation perdue de dominer l’univers qu’il ressentait enfant, à chaque Noël, quand son père prodigue le hissait à bout de bras à hauteur de l’inaccessible étoile, la plus belle, celle qui brillait au sommet du sapin. Ce souvenir sera la clé de voute de son existence, jusqu’à lui inspirer les aventures du personnage de son unique oeuvre littéraire, un glorieux cosmonaute.

Bonne étoile ? Mauvaise étoile ? C’est aussi le signe, la forme de la marque de naissance, que Julien Dufour porte à l’épaule et qui lui servira, très poétiquement, de test de paternité.

Voici aussi, en bonus, quelques aphorismes que j’ai particulièrement appréciés, relevés hors contexte au fil du roman de Gérard Pussey :

« La longévité a beau faire des progrès constants, la vieillesse se termine toujours aussi mal. »

« Même plus tard, sapristi, c’est toujours bientôt. »

« L’homme qui doute peut toujours être sauvé. »

« La mélancolie tient notre enfance dans son poing et serre, serre jusqu’à ce qu’il en sorte des larmes. » (superbe, non ?)

« [Entre neuf et seize ans …] … l’existence était à cette époque un ticket valable pour l’éternité » (penser à relire Romain Gary)

« … rien d’un peu consistant ne se fait sans fidélité aux autres, au passé et à soi-même »

J’ai aussi, pour en finir avec cette chronique de lecture, quelques remarques personnelles sur le style d’un écrivain que je découvrais avec ce roman (auteur d’une vingtaine d’ouvrages, il a déjà reçu plusieurs prix, et est critique littéraire au journal ELLE). Je lirai ultérieurement avec beaucoup d’intérêt les critiques littéraires professionnels, pour voir si ils ont fait les mêmes observations que moi sur l’écriture de Gérard Pussey.

Gérard Pussey est un styliste, il aime beaucoup les métaphores. Souvent élégantes, parfois amusantes, toujours très travaillées, assez peu spontanées. Le problème avec les métaphores, c’est qu’une typo peut les rendre totalement incompréhensibles. Ainsi :

« … trapus comme des mais, muets comme des lits-clos… »

Evidemment, il ne s’agit pas de maïs ! Ah, oui… des maies ! Un e muet qui manque et on reste sans voix…

Je suis restée sans lumière une autre fois devant la référence au « Tityre du Paludes de Gide ». Me suis sentie bête, obligée de gougler.

A un moment Julien interroge son admiratrice :

« …mademoiselle, ne me prêtez-vous pas des intentions que je n’ai pas eues, des métaphores auxquelles je n’aspirait pas ? »

Ailleurs, c’est elle qui mène l’entretien :

« … le personnage ne représente-t-il pas votre projection métaphorique ? »

« Monsieur Dufour, cette inatteignable Betelgueuse qui brille au fond de la nuit et semble fuir devant vous dès que vous l’approchez, est-ce une métaphore ? Qu’avez-vous voulu dire ? »

La narration est déconcertante parfois car elle mêle presque systématiquement, dans un même chapitre, la première personne du singulier et la troisième (Je, Il, Julien, Juju), le passé composé, le présent, le futur.

Chronique réalisée par Tilly

Quatrième de couverture :

« Julien Dufour est invité à mettre un terme à sa carrière de journaliste et à quitter le magazine pour lequel il travaillait depuis plus de trente ans. Officier dégradé, il rentre chez lui pour y ceindre le tablier de sa jeune épouse qui vient justement de se trouver un emploi et un amant. La soixantaine en ligne de mire, Julien respectera-t-il sa date de péremption en s’inscrivant au club de pétanque de son quartier ou essaiera-t-il de rebondir une dernière fois dans les étoiles ? Camille, de trente ans sa cadette, a des pokers d’as plein les mains et dans ses yeux dansent deux petits diables. Mais sans doute est-il inconvenant de convoiter la future belle-fille de son meilleur ami…Les succursales du ciel évoque ce moment où l’homme bascule dans un abîme de vacuité et d’abandon qui annonce la fin de tout. L’épée dans les reins, ferraillant au bord du gouffre, Gérard Pussey, avec une fantaisie intrépide et bravache, nous entraîne dans cette grande banlieue de la mort où l’urgence à vivre s’impose soudain comme ultime antidote.

Auteur d’une douzaine de romans dont L’Homme d’intérieur (Prix Roger-Nimier) et Menteur (Prix Alexandre-Vialatte), Gérard Pussey est critique littéraire au magazine ELLE. »



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