Solo de Michka Assayas

Solo AssayasSolo de Michka Assayas – Paris, Grasset, 2009

Vous avez dit Hollywood ? Lorsqu’il évoque Solo, son dernier roman, fort de 285 pages, Michka Assayas ne fait pas mystère d’un certain tropisme : « Scénariste à Hollywood, je l’aurais développé [le point de départ du roman] pour en faire un film oscarisable avec, mettons, Lindsay Lohan et Nicholas Cage », confie-t-il dans une note au lecteur disponible sur le site Internet de l’éditeur, Grasset. Certes, Solo se déroule en France, en grande partie à Paris même. Certes, ce n’est pas un roman d’action. Certes, il s’agit plutôt d’un drame aux pages volontiers introspectives, relatant la destinée de deux êtres qui se sont aimés : Denis, un animateur radio qui pourrait avoir l’âge de l’auteur et Tatiana, une jeune fille dans la vingtaine, d’origine ukrainienne…

… pourtant, tout commence comme dans un film catastrophe, et c’est pertinent. C’est en effet sur l’explosion d’un bus que s’ouvre le roman – ou plus précisément sur son image rêvée de big bang originel, à laquelle se mêle le souvenir très ukrainien (comme par hasard) de Tchernobyl. Un sentiment d’instabilité, d’inquiétude naît de phrases interrogatives, contrebalancé par un usage du passé simple qui donne au récit une certaine lenteur. Finalement, l’auteur centre son regard sur Denis Guillerm qui, à bord de ce bus, découvre un message explosif sur son téléphone portable : trois ans après leur rupture, Tatiana Grechko réclame à son ex-amant les cent euros non remboursés par l’assurance pour son avortement – l’avortement de l’enfant qu’elle attendait de lui. La surprise suscitée par cette information est énorme ; dès lors, les répliques de l’onde de choc constituent le ciment de tout le roman.

Rembourser ou pas ? Denis Guillerm choisit de ne rien verser, mais cela importe peu. L’animateur radio va se mettre à la recherche de Tatiana. Une recherche principalement intérieure, ce qui gagne en intérêt : l’auteur rejoue ainsi, par flash-back, les moments clés de la liaison entre Denis et Tatiana. Le lecteur découvre ici un Denis qui mène sa vie en solo, même s’il est marié et père – on ne sait du reste presque rien de cet entourage, et le peu que le lecteur en apprend est assez rebutant. Au-delà de cette considération, c’est la contradiction intrinsèque de Denis qui est mise en avant : le personnage public, homme de radio, affecte de présenter au monde un visage parfait, goûte les postures et les grandes théories – un style de donneur de leçons adulé, institutionnalisé même : sur Internet, certains le croient mort. Côté personnel, en revanche, il est le premier à se montrer infidèle, à draguer sur des sites de rencontre, au risque de briser son ménage…

Tatiana, jeune femme à problèmes mais assoiffée de l’absolu que devrait pouvoir offrir ce Grand Amour que Denis affirme ressentir pour elle, ne manque pas de lui renvoyer cela à la figure. Et au-delà, c’est toute une génération qu’elle critique, celle qui l’a précédée, celle de Michka Assayas – qui ne se soustrait pas aux mercuriales de son personnage féminin : « Sans doute, ce procès que je fais à ma génération, où je ne m’épargne pas, déplaira à certains », poursuit l’auteur dans sa note au lecteur. Tatiana Grechko représente ainsi le principe de réalité contre lequel Denis Guillerm, ce rêveur, se heurte avec violence.

Rêveur ? Denis l’est, et à fond – nous avons relevé le jeu des souvenirs, des souvenirs qui baignent dans un flou artistique parfois contredit par un élément d’une précision hallucinante. Et puis, Mai 68, n’était-ce pas un rêve ? En peignant un homme de la génération qui a vu les événements, c’est cette époque, ce contexte qui cristallisa de nombreuses attentes trop longtemps retenues, que l’auteur paraît indirectement viser (il ne le mentionne pas expressément) dans son discours.

Un discours bien de son temps par un autre point de vue également : le recours savant au namedropping. En parachutant des noms de vedettes du rock, l’auteur est dans son élément et ne se gêne pas, à l’occasion, pour se lâcher sur certains artistes : par la bouche d’un personnage, Le Govic, les Rolling Stones en prennent par exemple pour leur grade. Le procédé ancre ici ce roman dans son époque, selon l’idée désormais fort répandue que « dis-moi ce que tu écoutes, je te dirai qui tu es ». Mais les citations artistiques renvoient le plus souvent à des éléments de deuxième, voire de troisième zone, relevant par ailleurs volontiers de la culture populaire et, surtout, de cette production éphémère (pour ne pas dire « jetable ») qui caractérise la fin du vingtième siècle – et le début du vingt et unième également (qu’on pense au Monolithe de Jean Nouvel, cube métallique imposant construit sur le lac de Morat (Suisse) et destiné à ne durer que quelques mois). Homme de médias, Denis Guillerm participe de cette culture de l’immédiateté. Face à lui, on l’a compris, Tatiana Grechko attend du solide, du durable. Ce que son ex-amant, engagé ailleurs, ne pourra jamais lui offrir, même s’il aimerait tant être à la fois libre… et irresponsable.

C’est devenu un cliché de dire que les histoires d’amour finissent mal en général. Celle-ci, du strict point de vue du récit, ne fait pas exception à cette idée. Reste qu’à partir d’un point de départ minime, l’auteur parvient à développer une profonde réflexion sur son époque, sur les générations, sur la morale même. D’une rédaction très travaillée, écrit dans un style magnifique aux flous artistiques virtuoses, ce roman d’une grande richesse et d’une grande force a toutes les chances de marquer de son empreinte la rentrée littéraire 2009.

Chronique rédigée par Daniel Fattore pour son blog.

Présentation de l’éditeur:

es bus, ça explose le jour ou la nuit ? Quand il fait beau ou moche ? Là, c’était entre les deux, comme à peu près tout le temps à Paris. Dans la bande-annonce d’un film débile, Denis avait bien vu un dinosaure broyer un bus, mais c’était un peu sans le faire exprès. Une bombe, c’est un autre trip, comme disait un ami à lui : le toit s’enroule comme le couvercle d’une boîte de sardines et des morceaux de gens sautent à des hauteurs incroyables. Il avait lu qu’à Beyrouth, une fois, une femme s’était retrouvée avec la tête d’un barbu plantée dans un bac à fleurs sur sa terrasse. Bon, et ça aurait changé quoi, s’ils n’avaient pas inventé les téléphones portables ? Rien. À quoi comparer un portable sur lequel une folle vient de laisser un message d’apocalypse ? À rien. Il imagina sa propre main morte, déjà arrachée par l’explosion, glissant doucement dans sa poche. Au moment où le bus prit le virage montant de la rue Caulaincourt, il trébucha sur une Africaine, agrippée aux poignées d’une poussette large comme une tondeuse à gazon, où trônait un enfant dont le visage grave semblait absorbé par l’imminence d’un danger qu’il était le seul à percevoir, encadré par deux sacs en plastique géants pendus aux tiges, bourrés de mèches de cheveux tressées aux couleurs rigolotes. Une voix féminine enjouée prononça  » Square Caulaincourt  » comme pour donner la solution d’un jeu auquel les passagers, maussades, en avaient marre de jouer depuis longtemps. Il fixa la peau couleur boue, nue au-dessus des fesses, d’une grosse lycéenne juste devant lui, dont l’étiquette du slip ressortait toute dressée – il arriva à lire les petites lettres rose délavé de DIM à l’envers – et l’imagina couchée sur le ventre en travers du marchepied, des éclats de verre plantés partout, les écouteurs blancs dans les oreilles. Il visualisa le bras de la petite vieille assise sur son siège individuel, l’air déjà momifié, posé sur le rebord de la fenêtre au rez-de-chaussée de l’immeuble en face, avec son gant beigeasse, juste à côté d’une canette vide de Heineken. Il essaya de faire le noir dans sa tête.

Interview de l’auteur:



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