Vengeance du traducteur de Brice Matthieussent

matthieussentVengeance du traducteur de Brice Matthieussent, POL, 312 p.

En face de la page de titre, épinglés comme des papillons, des noms, un tableau de chasse impressionnant – et certains sont noirs. Plus de deux cents fictions américaines, Kerouac, Jim Harrisson, Bukowski, Fante… Tant de fois je l’ai lu, vu, photographié, ce nom, sur la quatrième de couverture, sur la page de titre : « roman traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent ». En matière d’écriture, l’homme est donc loin d’être un perdreau de l’année – rajoutez à cela des essais réservés aux happy few, sur Benjamin, notamment.

Nouveauté, Brice Matthieussent trône maintenant tout en haut de l’affiche romanesque, était-ce Goethe qui comparait une couverture de livre avec une pierre tombale ? Première transgression, donc, sociale. On avait vu Larbaud traduire Joyce, Claudel, Coventry Patmore, Gide, Shakespeare, Gallimard, Hebbel – mais à l’inverse qu’un traducteur prenne ainsi le pouvoir et se lance à l’assaut d’une des plus réussie, racée et marquée couverture de l’édition française, qui plus est à l’occasion de la rentrée littéraire, voilà qui ne peut que susciter l’intérêt. L’affaire est d’importance, car le traducteur crie vengeance. Ecoutons-le.

Vengeance du traducteur, c’est d’abord un livre qui joue sur les codes de lecture, sur l’objet formel qu’est un livre (qui comptera les différentes typographies ici employées ?), notamment lorsqu’il s’agit d’une traduction. Il y aurait un soir, il y aurait un matin, et une mince ligne sépare le « corpus », en l’occurrence fictionnel, des « Notes du traducteur » sensées en bas de page éclairer le lecteur, ou témoigner humblement d’une difficulté, mal ou non résolue. De la même façon qu’un muret vient, dans les scènes d’Annonciation, séparer le lieu où se trouvent la Vierge et l’ange du jardin de Dieu. Il y aurait donc deux lieux, en la matière, et la ligne de démarcation porte bien son nom. Noli me tangere, ou qui s’y frotte s’y pique. Chacun chez soi et les moutons seront bien gardés. Seul point de passage, l’astérisque, qui virevolte comme une mouche noire de l’un à l’autre des domaines réservés, non sans risque.

Qu’on se le dise, on fera bien ici de s’armer de la quincaillerie dorée qui fit les grandes heures de la critique : relire Rousset, et L’Illusion comique, pour se souvenir du théâtre dans le théâtre, ou Genette, ou Richard, et j’en passe, l’allusion littéraire, la mise en abîme, l’emboîtement sont ici exploités jusqu’à plus soif, mais avec drôlerie, et tact, lecteur, regarde comme tu es intelligent – voire. L’informatique, entendez le traitement de texte, aura ici toute sa place, aujourd’hui Perros écrirait Copier/Coller.

Parfois on sent bien l’allusion, on flaire la référence, on est heureux, clins d’œil, je t’ai vu venir, camarade. C’est une affaire de métier. Plus de deux cents traductions, avez-vous dit ? Tant d’heures passées sur le métier. Mais quand l’explication tarde, on reste le crayon levé, le mots-croisés ne se remplit pas, la case reste blanche, l’allusion pressentie demeure obscure. On en veut un tantinet à Brice Matthieussent, ce professionnel, de nous rappeler ainsi notre faible culture littéraire. Cette photo qui représente un géant entre ses deux parents, dans leur salon, je la connais, je l’ai vue, mais où ? D’autres critiques seront peut-être plus cruels. Littérature d’écrivains, diront-ils, cheveux coupés en quatre, pire peut-être…

L’outil le plus utile, dans la lecture de Matthieussent, à côté des petites fiches qu’on n’aura pas manqué de remplir scrupuleusement, en s’autorisant des petits schémas explicatifs, avec des flèches, c’est cette boîte de camembert Jort (fabriqué en Normandie), où l’on voit sur l’étiquette une improbable fermière à la croupe marquée tenir dans ses mains un camembert sur lequel on voit sur l’étiquette une improbable fermière à la croupe marquée tenir dans ses mains un camembert sur lequel etc.

Premier temps, le lecteur assistera à un hold-up. On disait (autrefois) qu’un biographe, pour réussir, devait aimer (admirer, vénérer etc, la liste est souple) son sujet, au risque sinon de voir le lecteur sombrer dans l’ennui. Comme par dépit amoureux, notre narrateur (nous y sommes, et la prise de notes peut commencer), lui aussi traducteur de son état, se lance dans une vaste entreprise de rébellion, de démolition, de caviardage, pour reprendre un terme par lui employé, et qui pour moi fleure bon les bibliothèques des bons pères, du texte original, celui qui le fait vivre, qui paie son loyer et les folies de ses maîtresses. Pour notre plus grand plaisir, notre traducteur, c’est peu dire, ne l’aime pas, son auteur (dont on ne sait rien de rien, et dont on ne saura rien), au point de développer son domaine réservé, les Notes du Traducteur (NdT) en-dessous de la ligne de flottaison, en commentant à l’envi, puis en transformant le sacro-saint texte de l’auteur, qui n’existe plus, pour nous tout du moins. C’est faire peu de cas de la prééminence du texte, qui connut pourtant son heure de gloire. Coupes, transformations, trahisons, le traducteur s’en donne à cœur joie comme un sanglier dans un champ de maïs, mais en respectant jusqu’au chapitre 12, la règle de la répartition des rôles et de l’occupation du livre. Sous la ligne il courbe l’échine, mais il piaffe, il virevolte, il bout d’impatience – il s’insurge. Bien sûr du texte originel nous ne saurons rien, seule l’entreprise de démolition nous intéresse, et puis tout est dans tout. Le traducteur reste heureusement cantonné aux Notes de l’autre côté du filet, chacun chez soi, mais il dévore, il vampirise.

Dans un entretien avec J-C Millois et L. Destremeau (http://pretexte.club.fr/revue/entretiens/entretiens-traducteurs/entretiens/brice.matthieussent-1.htm), Matthieussent lève le voile sur son travail : « Si l’on devait effectuer une traduction culturelle exacte, il faudrait truffer le texte de notes de bas de page, et l’on s’arrêterait tout simplement de traduire car il y aurait plus de notes que de texte ». Plus de notes que de texte, c’est bien là le propos premier de Vengeance du traducteur. Dérision, pieds de nez, on peut donc s’amuser d’un texte en lui faisant subir les derniers outrages, en dessous de la ligne. Enfin la liberté ! J’en connais qui apprécieront à sa juste valeur l’opération qui consiste à supprimer à marche forcée les adverbes et adjectifs qui émaillaient la description des ébats sexuels entre Prote et sa secrétaire Doris, obtenant, mais en creux, et en laissant alors libre court à son imagination, un précise évocation des dits ébats. Bien sûr que ce roman-là est aussi une joyeuse débandade sur la langue. Joyeuse et jubilatoire, pour peu qu’on accepte de se perdre – et de ne pas se prendre trop au sérieux.

J’en entends qui réclament à cor et à cri l’histoire du roman. Adeptes de la boîte de camembert Jort, vous serez servis. Suivez-moi bien : dans le roman que traduit le narrateur on voit un auteur, Abel Prote (joli nom, eh ?) entretenir avec un traducteur, David Grey (David, pas Dorian), de sombres relations autour de la traduction de son roman, intitulé justement (NdT). Prote ayant poussé le bouchon un peu loin en demandant à son traducteur rien de moins que de transposer son roman de Paris à New York (mésaventure qu’a connu le traducteur qu’est Matthieussent, cf Un bon traducteur est un acrobate de la langue, http://www.article11.info/spip/spip.php?article450).

Comptez bien, vous avez donc un, deux, trois traducteurs : Mathieussent, le narrateur, et David Grey. Ca vaut une fiche. La profession est bien représentée. Vous verrez Prote et Grey échanger leurs appartements, parisien pour le premier, new-yorkais pour le deuxième, et la belle Doris passer du lit de l’un au lit de l’autre (pour ensuite finir dans les bras du narrateur, la moralité en prend pour son grade). Avec comme conséquence, on s’en doute, une effroyable et navrante dégradation des liens sacrés qui unissent normalement l’auteur et son traducteur, et des dommages physiques sans nombre, voilà ce qu’il convient de savoir à ce moment de la question. Impossible d’entrer dans les détails, voyez-vous, il faut lire le livre.

Structure en chiasme, diront les amoureux de la critique de papa, sans omettre les passages et les transgressions, les rêves et les déguisements. Et les lettres, échangées, volées, cachées. Le papa de Prote fut éditeur à Paris, et de son appartement grâce à un passage secret on pouvait se rendre au théâtre de l’Odéon. Il s’en passera de belles, dans le passage. Il est aussi question d’une Lolita, et de Nabokov. Prote use et abuse de ce passage secret pour se déguiser, et ainsi entretenir une libido pour le moins compliquée avec la belle Doris. On ne s’étonnera pas de voir à sa suite David Grey endosser la cape de Zorro, et explorer d’un sexe flamboyant d’autres passages, les plus secrets, de l’intimité de Doris. La métaphore est filée, et joyeusement. J’enrage encore de ne pas avoir trouvé Bernardo (bien le seul à être muet…).

Avant la vengeance du traducteur, c’est à l’auteur de se venger de son traducteur, et de son amante, en les emmenant dans un cruel jeu de pistes sans fin, où l’on se plaît à perdre le lecteur, du passé au présent, de Paris à New York, du père au fils – ça finira assez mal, il y aura des dommages corporels, avec perte de matière. Là encore, lisez le livre.

Voilà pour la première strate de l’histoire.

Chapitre 12, le grand basculement. Coming out : notre narrateur passe la ligne (justement au milieu de l’océan). Il passe de l’autre côté de l’écran, abandonne le statut de traducteur, il est vrai déjà très écorné par l’entreprise de démolition en bas de pages, pour s’adonner aux joies du narrateur omniscient et tout puissant. Gageons que la plastique de Doris n’y est pas pour rien. Entre Lewis Caroll et la Rose pourpre du Caire, un effort d’imagination est demandé au lecteur du XXIe, effort récompensé par quelques scènes torrides. Faire accepter aux esprits rationnels l’idée que le narrateur va rencontrer des personnages de fiction, puis, bouquet final, modifier, grâce au fameux traitement de texte et à la magique touche Suppr, la teneur de la fiction, jusqu’à faire disparaître Abel Prote d’un seul coup de doigt, et envahir son appartement d’ambre (pourquoi de l’ambre ? j’avoue ne pas savoir). Telle la Béatrice de Dante, Doris viendra encore brouiller les cartes, des interférences venant compliquer le rapport entre la fiction et la réalité, et par là le statut de narrateur omniscient. On le voit, la maison ne résiste à aucun sacrifice pour détacher le lecteur de ses navrantes pratiques auto-fictionnelles.

Est-ce qu’on « adhère » à ce roman à tiroirs ? Assurément, dès lors qu’on donne carte blanche à Matthieussent, dès lors qu’on se donne à lui corps et âme, comme dans Don Quichotte, ou Jean Potocki, et qu’on prenne plaisir à se perdre, au-delà de cet artifice que symbolise la ligne entre le texte et les notes. Et qu’on accepte qu’il soit cruellement cultivé (bien plus cultivé que moi), diablement lettré (bien plus lettré que moi). Dès lors aussi qu’on observe que l’entreprise de fond de la Vengeance du traducteur (roman d’initiation), c’est ce passage qui fera d’un traducteur reconnu et admiré (un peu moins qu’un écrivain, mais un peu plus qu’un lecteur) un écrivain à la plume baroque et jubilatoire – lui aussi aura son traducteur, qui ferme le roman. On leur souhaite du plaisir. Une chose encore, une fois la dernière page tournée, on est pris d’une envie de reprendre le livre à son début. Est-ce bon signe ? Permettez-moi de croire que oui.

Chronique Rédigée par Vincent Wackenheim

Quatrième de couverture :

Un traducteur facétieux et sans doute malfaisant supprime le texte qu’il traduit et multiplie les notes en bas de page, les fameuses (N.d.T.), d’habitude rarissimes, ici abondantes et prolixes, qui racontent par le menu le dégoût qu’il a du roman qu’il traduit, le mépris dans lequel il tient son auteur, et surtout les outrages qu’il fait subir au texte : suppression des adjectifs, des adverbes, de paragraphes puis de pages entières, au profit de ses propres remarques, rêves, réflexions, ajouts, etc. Les notes en bas de page occupent ainsi le premier tiers de Vengeance du traducteur. Et c’est la première « vengeance » du traducteur, son premier crime de lèse-majesté.
Mais les personnages du roman américain ainsi curieusement traduit s’insinuent peu à peu dans le texte que nous lisons : Abel Prote, un écrivain français connu, vieillissant et acariâtre, auteur d’un roman intitulé (N.d.T.), que traduit en anglais David Grey, un jeune New-Yorkais qui adore se déguiser en Zorro, « le vengeur masqué ».
(N.d.T.) est un roman dans le roman, mais suprêmement drôle, et s’il est plein de références et de clins d’œil ceux-ci ne snobent jamais le lecteur. On les voit ? Le plaisir de la lecture est décuplé. On ne les saisit pas ? Il reste intact.
Le romanesque a ici la part belle : rebondissements, coups fourrés, révélations, trahisons, deus ex machina, passages secrets, scènes sexuelles, pièges littéraires ou « réels », machinations, déguisements érotiques ou comiques, apparitions, rêves délirants, fantasmes. Brice Matthieussent a voulu utiliser tous ces artifices et ces feux d’artifices propres au roman pour essayer de comprendre ce qui lie un traducteur à son auteur (la traduction au texte original) et, plus généralement, un fils à son père, la dimension autobiographique étant bien sûr omniprésente dans cette « vengeance » envisagée comme un nouveau genre romanesque.

Pour Poursuivre :

Une interview de Brice Matthieussent sur son travail de traducteur.



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