Retour à la ligne de Julie Jézéquel Chronique N°2

retour à la ligneRetour à la ligne de Julie Jézéquel aux Editions La Table Ronde, 233 pages.

Résumé

Clara Tallane s’est bannie elle-même de l’audiovisuel : scénariste sérieuse, appliquée et ponctuelle, elle ne supportait plus les censures ou autres impositions de ses supérieurs. Mais voilà, Clara se retrouve confrontée à sa réalité : la quarantaine entamée, célibataire, un ado à charge et pas de boulot. Que faire quand on ne sait qu’écrire ? Ecrire, tout simplement. Alors, Clara offre ses services de nègre : écrire à la place des autres, une biographie d’homme politique par exemple. C’est ainsi qu’elle rencontre Bertrand Rosier, industriel prospère et confortablement installé. Ce dernier demande à Clara d’écrire non pas sa vie mais ce qu’elle aurait dû être… S’en suivent des rendez-vous houleux, méfiants ou confiants, des disputes familiales, des retrouvailles… La vie, en somme.

Mon avis

Il y a plusieurs façons de choisir un livre : tout d’abord, on connaît l’auteur et on lui fait confiance ; ensuite, la couverture ou le titre nous plaît et on fonce ; le bouche-à-oreille fonctionne bien également ; enfin, on lit la quatrième de couverture et on s’emballe (ou pas).

Concernant Retour à la ligne, je ne connaissais pas l’auteur. Julie Jézéquel n’est pas pour autant une inconnue de l’écriture puisqu’elle travaille, à l’instar de son personnage, dans l’audiovisuel : scénariste, dialoguiste, actrice. Ecrivain, à présent. Ce n’est donc pas son nom qui m’a fait choisir ce livre. De même, la sobriété de la couverture n’a pas joué dans mon choix. Le bouche-à-oreille non plus. C’est en réalité le titre qui m’a d’abord interpellé puis la quatrième de couverture. J’ai tout de suite imaginé que l’histoire serait forte, entraînante, qu’avec un sujet pareil, on basculerait en plein thriller psychologique ou quelque chose dans le genre… Bref, je me suis trompée.

Ce récit se rapproche plutôt des livres à la Pancol ou à la Gavalda : il offre au lecteur des instantanés de la vie, comme le café (dont parlent souvent les personnages) tantôt bien serré ou allongé. Plusieurs types de notre société sont d’ailleurs représentés : la quadra toujours célibataire incapable de garder (ou même trouver !) un homme, l’ado rebelle qui tout en se rebiffant contre sa mère l’adore, la meilleure amie dévergondée, l’homme taciturne et par là même attirant… Bref. De nombreux clichés sont ici exploités. Néanmoins, ils le sont de manière superficielle. La responsable ?  Clara, qui pose son regard sur sa vie et sur les autres. Les réflexions de cette dernière sont, pour la plupart, pauvres (exceptées celles concernant son ancien travail). Comme si elle ne pensait pas… Comme si elle ne cherchait pas vraiment à comprendre les autres… Comme si elle ne cherchait pas vraiment à avancer, à se remettre en question… Les pensées qu’elle nous livre se limitent au sexe et à des futilités : « J’ai rêvé que je faisais l’amour à Bertrand », « comme si je pouvais cacher un homme » ou autres expressions synonymes. A croire que Clara est une grande frustrée ! Mais, nous lecteurs, on s’en fiche. On veut lire autre chose que ses babillages… On veut lire l’émoi ressenti lors de ses échanges avec Bertrand, on veut lire la douleur au fer rouge causée par le fossé entre elle et son fils, on veut lire enfin sa solitude et ses espoirs. Mais non ! Rien ne nous est épargné ! Au lieu de ça, on lit son complexe de « petits seins » (à quarante ans, il faut grandir !) ou ses exercices de fessiers (qu’elle fait pendant ses rendez-vous !). En fait, Clara n’est pas stupide (quoiqu’un peu superficielle), elle est simplement naïve et entoure sa vie d’illusions. Elle veut vivre dans une bulle et la protéger de la réalité… Mais elle en devient agaçante ! On a envie de la secouer, de lui dire de grandir, d’ouvrir les yeux… Non, son fils de 16 ans ne fait pas des ballons avec les préservatifs ! Finalement, Clara et ses futilités occupent beaucoup de place et font de l’ombre aux autres personnages comme Bertrand ou Leonard qui, à mon avis, méritaient plus de lumière, ces personnages ayant plus de « substance », de « profondeur » que Clara.

Ceci étant dit, Retour à la ligne se lit très bien. On sent que l’auteur est à l’aise avec les dialogues, souvent bien sentis, directs, percutants. De même, on sent le vécu lorsque l’auteur évoque le domaine « audiovisuel » et ce sont sans aucun doute ces passages les plus intéressants : les productions toujours plus vénales, plus mercantiles en prennent pour leur grade. Clara dévoile les coulisses, la hiérarchisation du milieu, l’esclavagisme régnant, la difficulté à suivre les modes, etc. Mais surtout, Clara illustre la déshumanisation du milieu, un peu comme une Cour : les courtisans s’effacent, perdent leur personnalité pour plaire au Roi et conserver leur place auprès de lui. Voilà qui donne matière à réfléchir… Voilà qui est plaisant.

En bref, même si la psychologie des personnages est traitée de façon superficielle, même si l’héroïne est pénible et fait de l’ombre aux autres, Retour à la ligne offre une lecture assez agréable, sans longueurs, et un témoignage mordant sur l’audiovisuel.

Retour à la ligne est un premier roman, je suivrai les prochaines publications de l’auteur.

Pour finir, deux extraits. Le premier illustre les dessous de la télévision, le second les préoccupations de Clara.

Extrait 1

(Clara a retourné le bureau de sa productrice parce qu’elle ne supportait plus le ton que prenait sa chef pour lui parler.)

« De mon côté, je ne pouvais expliquer à personne ce qui m’avait poussée à me conduire ainsi. Pour le coup, on m’aurait vraiment prise pour une cinglée. Mieux valait, avais-je pensé, qu’on crût – et on le crût – que je m’étais révoltée par rigidité intellectuelle. Mais comme je me trouvais, à ce moment-là, plutôt au creux de la vague, le fait que j’aie été capable d’en venir aux mains pour imposer mon point de vue a été interprété comme le chant du cygne d’une has been. Redoutant par-dessus tout l’égo démesuré que l’on prête aux créateurs, les producteurs et les diffuseurs recherchaient plutôt souplesse et soumission qu’imagination et force de caractère. Où irait-on si les scénaristes se mettaient à faire valdinguer les meubles à la moindre critique ? Pour exercer le métier de scénariste, je me devais d’avoir la créativité d’un Picasso, la docilité d’un employé de banque, la rapidité d’exécution d’un TGV et l’égo d’une palourde. J’étais malheureusement bien loin de Picasso et ne me reconnaissais pas du tout dans une palourde. »

Extrait 2

(Clara rencontre Marc-Antoine, homme politique, pour un travail de biographie.)

« Marc-Antoine dodeline du chef pour me prouver qu’il apprécie mon humour, mais, les blagues les plus courtes étant les meilleures, il reprend la main. J’en profite pour me muscler discrètement les fesses en les maintenant contractées durant toute une phrase puis en les relâchant au cours de la phrase suivante. »

Chronique réalisée par Mariel du blog Les Carabistouilles de Marie

Quatrième de couverture  :

Clara Tallane, scénariste de télévision reconnue et appréciée, est bannie du milieu audiovisuel après avoir retourné un bureau sur les genoux d’une conseillère de programmes. Ce crime de lèse-majesté lui vaut une longue traversée du désert. Pour continuer à assumer confortablement l’éducation de son fils de quinze ans qu’elle élève seule, elle décide de proposer, par le biais d’Internet, ses services de nègre. Son premier client, directeur d’une fabrique d’outillage industriel, lui demande de lui inventer une vie. Pourquoi ? Pour qui ? Et surtout, de quelle vie peut bien rêver cet homme froid et taciturne, à mille lieues des fantasmes de Clara ?

Née en 1964 à Boulogne-Billancourt, Julie Jézéquel est comédienne et scénariste. Elle a joué dans une cinquantaine de films et téléfilms. Elle est l’auteur de douze scénarios pour la télévision.  Retour à la ligne est son premier roman.

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  1. Retour à la ligne

    Un récit haletant qui se lit en deux heures, le temps de voir un film. Un roman de scénariste, dira-t-on, où se bousculent les situations tragico-comiques et s’attrapent à la volée les réparties les plus désopilantes (exemple: »nègre »- « on ne le met jamais au féminin.Ca fait champ de coton. »

    Et pourtant, solidement ancré sur la trame d’un roman au 2ème degré (1er, celui de l’auteur, 2ème, celui du personnage), rien de forcé dans tout cela, tout a été vu, bien vu, car tout cela vit parce que c’est la vie.
    – d’un côté les problèmes d’une famille monoparentale, une femme qui n’a plus une vie de femme, abandonnée à la nécessité de faire bouillir la marmite;
    – de l’autre, celui de la braderie de la création intellectuelle et artistique, cette espèce de vide-grenier du génie où chacun essaie de vendre ce qu’il a de vendable et ce qu’il peut apporter sur le marché à des gens qui ont déjà tout et même le superflu, mais manquent de ce savoir ou de cette vie, et simplement de ce « savoir vivre à tout prix » que le génie créateur s’essaie de réinventer.

    Le couple « parent-enfant » met en évidence deux personnalités qui, malgré la rapidité de la lecture, s’imposent avec une belle netteté:
    – d’une part, cet enfant, ce garçon que tout le monde connaît, à qui on peut donner des traits et une allure précise;
    – de l’autre, cette profession peu connue de scénariste, qui correspond en fait, à celle d’un tâcheron de l’ombre, un écrivain sans signature payé au lance pierres, qui échoit dans le travail de nègre dans le puits sans fond d’une compromission intellectuelle où l’on n’est jamais sûr qu’une vie de Gouvion-Saint-Cyr soit la dernière marche avant l’enfer.

    Sans vouloir tomber dans l’éternel travers de la suspicion d’autobiographie qui plane sur un premier roman traitant d’une vie que l’écrivain aurait bien pu endosser, le lecteur se plaît à imaginer que l’auteur se rattrape de cette galère en signant de son nom un beau roman chez un éditeur ayant pignon sur rue et susceptible d’un prix qu’il lui accorde d’emblée.

    Jacques Astor, linguiste

  2. Critique claire, assortie d’une bonne analyse.
    J’ai également trouvé le personnage de Clara assez fade et l’histoire superficielle. Dommage car le sujet est très bon, original.

  3. Retour à la ligne de Julie Jézéquel

    Ecrire un roman n’est pas chose si aisée, ni si facile. Il faut avoir quelque chose à dire d’essentiel, quelque chose à exprimer, quelque chose à transmettre et il faut savoir le dire et l’exprimer et le transmettre ce « quelque chose » que l’on sait être la part la plus intime de soi.
    Julie Jézéquel, à travers son premier roman « Retour à la ligne » veut nous interpeller sur cet essentiel qui l’habite. Mais, en fine plume, elle ne révèle rien ou presque à travers l’histoire, pourtant fort originale qu’elle déploie au fil des pages.
    On se laisse prendre très vite dans les dédales de la vie mouvementée de Clara et on se laisse entraîner à sa suite pour savoir comment cette professionnelle de l’écriture va s’en sortir pour inventer la vie de cet homme, Bertrand, à sa demande.
    On la suit jusqu’au bout, aussi étonné qu’elle du dénouement de cet étrange scénario.
    Le livre se lit très vite; il se lit comme on regarde un film.
    En fait, c’est un roman très subtil, où trois mondes se superposent (on pourrait même dire, trois jeux de miroirs):
    celui de l’auteur, Julie Jézéquel,
    celui du commanditaire d’une vie rêvée, Bertrand,
    et celui de la narratrice, écrivain de la vie rêvée, Clara.
    Ces trois mondes s’entrecroisent, s’entrelacent et le jeu subtil de Julie Jézéquel est de laisser le lecteur naviguer au travers, jusqu’à ce qu’il réalise l’inanité et la vanité de ce que peut être une vie rêvée. Et c’est peut être ça le sens du titre « Retour à la ligne »qui lui aussi est à comprendre à plusieurs niveaux.
    L’écriture est vive, sobre, actuelle, pleine d’humour et d’ironie.
    Mais derrière tout cela, se lit et se déchiffre une autre lecture, infiniment profonde et grave qui parle du rapport entre les êtres, de leur distance, de leur mystère, de leur apparition et de leur disparition, de la peur… bref, une lecture qui montre la vie d’aujourd’hui, la vie d’une femme en butte avec le réel et sa lutte pour faire surface.
    Julie Jézéquel maîtrise parfaitement la langue et sait nous faire percevoir, en demi-teinte, par fines touches pleines de légèreté, ces choses-là qui font la trame d’une vie. Elle n’impose rien, elle laisse transparaître tout simplement, comme en filigrane, ce qui peut être au-delà…., au-delà de ce quotidien souvent absurde et ridicule.
    La légèreté de l’écriture s’envole comme un parfum dont l’essence nous est révélée au coeur de la dédicace et qui s’appelle « l’espérance »; espérance qui est en fait une volonté d’espérer, une espérance de combat, l’espérance du « malgré tout ».
    Julie Jézéquel a réussi ce tour de force de faire passer des choses graves à travers un roman plein d’humour et de fantaisie. C’est de l’art, du bel art et pour un premier roman, c’est une réussite.

    Martine de Massebiau

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