Chroniques de la rentrée littéraire

Enclave de Philippe Carrese

carreseEnclave de Philippe Carrese -  Plon

Résumé :

En janvier 1945, c’est la débâcle dans les rangs de l’armée du Reich et du parti nazi. Les Allemands abandonnent la scierie de Medved’ en Slovaquie, au nord des Carpates. Le camp de travail n’est pas vide. Les détenus, cent cinquante hommes et une vingtaine de femmes ont été abandonnés, livrés à leur sort au cœur de la forêt slovaque et de l’hiver meurtrier. Mais il faut survivre, prouver à l’ennemi que son départ n’est pas la fin. La communauté se réorganise avec, à sa tête, Dankso. Tous attendent un chef pour réapprendre ce qu’est la liberté. Dans un premier temps, les prisonniers veulent échapper à l’enceinte du camp, fuir les mois de souffrance derrière les barbelés. Mais le lieu est une enclave, coincé entre les flots impétueux de la Strigina Bystrina et les monts Tatras, infranchissables. Acculés, les survivants réinvestissent le camp. Dankso met en place la république démocratique de Medved’. Le jeune Matthias se voit confier une mission : écrire, raconter la vie de son peuple. Et sous sa plume, on constate l’avènement d’une nouvelle dictature, menée par un homme qui se laisse dominer par l’avidité et le goût du pouvoir. Matthias écrit pour que cette page d’histoire suspendue et ignorée ne soit pas perdue. Mais une question se pose : écrire permet-il de sauver du désastre ?

Chronique :

Philippe Carrese réussit une impressionnante performance : traiter un sujet lourd de mémoire et de « déjà-dit » dans une prose simple et libre d’emphase. Avec discernement, il évite les poncifs et les écueils de la littérature concentrationnaire ou post-Shoah. Non pas que cette littérature est mauvaise. Mais un énième récit dans la veine de ceux de David Rousset ou Jorge Semprun n’aurait rien apporté d’essentiel à la connaissance et à l’appréhension de cet épisode historique. La phrase inaugurale, « Ils sont partis ce matin. », répétée dans les premières pages, est riche de tout ce que le texte n’a pas eu besoin de dire : les tortures, l’horreur, les détails de la vie concentrationnaire. Cette simple phrase marque la fin d’une époque, la transition entre l’avant et l’après. Elle permet au lecteur d’investir le texte sans passer par les récits que l’on connaît déjà.

Bien que d’une facture simple, le texte est riche d’échos littéraires. J’y ai trouvé des teintes mythiques, tout particulièrement présentes autour de la Strygina Bystrina. Cette rivière a tout d’un Styx des temps modernes : elle empêche les morts de rejoindre le monde des vivants. Et les détenus de Medved’ sont bien morts aux yeux du monde. Ils sont les laissés pour compte d’un conflit qui s’achève sans eux.

Un épisode, très court, permet de reconnecter le récit avec la réalité : l’arrivée de deux échappés des marches de la mort, anciens prisonniers d’Oswiecim (Auschwitz). Medved’ n’est pas un cas isolé, si jamais on en doutait. L’évocation, en quelques paragraphes, de l’immense usine de la mort polonaise, comble les blancs de la narration. Là encore, l’auteur a su ménager le lecteur en ne lui répétant pas ce qu’il avait déjà lu.

Le récit se déploie dans un premier temps sur trois jours, puis sur un dernier jour, et enfin vient l’après, bien plus tard. L’ellipse de plusieurs mois entre la première et la seconde partie a fait naître chez moi une avidité de lecture. Les analepses dévoilent avec finesse et pudeur un quotidien redevenu trop banalement barbare pour être décrit. Philippe Carrese nous épargne une relecture fastidieuse des systèmes totalitaires.

Dès le début, quand Anja confie à son fils, le jeune Matthias, la mission d’écrire l’histoire du peuple des survivants, j’ai entendu les échos d’une lecture qui a laissé en moi une marque profonde, Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel. J’ai craint que Philippe Carrese emprunte la même voie que Claudel. Heureusement, le compte rendu est tout autre, et sa tenue elle-même est différente. Mais un point commun relie ces deux romans, le rapport est un texte qui angoisse, qui suscite les dissensions. L’écriture est une arme, je ne fais que reprendre un thème bien ancien. Le texte de Carrese en est une illustration  réussie.

J’adresse donc un grand bravo à l’auteur et lui souhaite bonne chance dans la course aux prix littéraires de la rentrée 2009 !

Chronique réalisée par Magali

Quatrième de couverture :

« Janvier 1945, Slovaquie. Les Allemands en fuite sous la pression de l’avancée soviétique abandonnent à leur sort les détenus du camp de travail de Medved’. Isolée au coeur des monts Tatras, coupée du cours de l’Histoire, une communauté oubliée du reste du monde se réorganise dans ce temps suspendu. Dans son petit cahier, le jeune Matthias tient la chronique du peuple de Medved’. Il écrit tout : les hommes, les femmes, le doute, l’horreur, l’espoir, le quotidien du camp, le courage, l’abnégation, l’ignominie. Il décrit les cycles de l’amour et des haines. Il témoigne des mécanismes du pouvoir, de la capacité de soumission des hommes et de l’inéluctable retour des réflexes despotiques. Il écrit pour sauver cette enclave de l’oubli. »


Philippe Carrese présente Enclave
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29 Commentaires

Encore un grand bravo à l’auteur!

Excellente critique! Un regard précieux et éclairant pour les futurs lecteurs de cet ouvrage! Merci Magali

A découvrir donc!

Bravo pour la critique! Le but est atteint, on a hâte de se plonger dans ce livre!

J’espère que la lecture de ce livre vous apportera autant que plaisir qu’à moi.

ouah! Après une telle critique, j’ai hâte de lire Philippe Carrese. Merci pour cette critique qui donne envie! Bravo donc à l’auteur mais aussi à l’auteure de la critique

Merci beaucoup Magali pour cette critique qui donne en effet très envie de tourner rapidement la première page d’Enclave…

merci de nous éclairer avant cette lecture qui a l air bien intéressante.

Pourquoi une telle insistance à dire que l’auteur nous a épargné la plongée dans l’univers concentrationnaire ? Puisse le devoir de mémoire être toujours honoré. Et quelle audace de « relativiser » l’écriture d’un Semprun ! Quoiqu’il en soit, ta chronique m’a donné envie de me plonger dans la lecture, je me sens prêt à affronter les analepses ! Merci pour ta lecture, continue !

Je ne renie pas le devoir de méméoire – bien au contraire! – je souligne seulement qu’il est bon de lire autre chose, de lire autrement sur cet épisode historique. Loin de moi l’idée de relativiser l’écriture de Semprun, elle reste un monument littéraire. Mais aurait-il été appréciable de lire un texte qui ne ferait que la reprendre, la redire et la remâcher? Ce que j’applaudis dans le livre de Philippe Carrese, c’est cette capacité à nous emmener ailleurs, pas nécessairement au-delà, sur d’autres sentiers pour tenter de comprendre l’épisode concentrationnaire.
Bonne lecture!

Merci Magali d’aiguiser ma faim de lecture… Vite, vite il faut que je dévore cet ouvrage !

Dès que le livre me revient, je te le prête. Il voyage déjà dans d’autres mains avides de le découvrir!

Ta critique donne vraiment envie de lire le livre! Elle est, comme à ton habitude, précise et « parlante » (j’entend par là qu’elle n’est pas confuse, tu sais ou tu veux en venir elle est donc bien compréhensible).
Je n’ai pas lu les autres crtiques d’Enclave mais, je trouve la tienne trés bien.
Bravo!

Felicitations, définitivement une lecture incontournable de la rentrée.

Merci à tous pour vos commentaires! Et vraiment, si vous en avez l’occasion, lisez ce livre!

Ta critique est bien rédigée. J’ai cependant dû rechercher dans le dictionnaire certains mots qui m’étaient totalement étrangers!! Donc peut être te faut-il faire attention à certains termes littéraires ( quoi qu’appropriés et très illustratifs!) afin que des lecteurs non agguéris puissent saisir l’intégralité de la critique sans en perdre une miette; sans buter sur deux ou trois mots qui les pousseraient, dans un premier temps, à vouloir comprendre cette critique et ainsi placer l’atrait même du livre au second plan. Pour ma part je reconnais bien là ton style d’écriture, propre et éclairci de paragraphes pertinents. En ce qui concerne le fait d’éviter une énième relecture traitant de l’Haulocauste, je suis entièrement de ton avis. Certes, certains disent que le devoir de mémoire est important je suis convaincu qu’il ne faut pas non plus diriger tout les ouvrages littéraires de la seconde Guerre Mondiale sur ce sujet.
En résumé, ta critique très bien écrite et je comprends que les lecteurs assidus aient envie de le lire; mais la critique est parfois bien meilleure que le livre lui même!!! ;)

et si par exemple il était utile de lire une critique bien rédigée et avec des mots précis et justes pour apprendre ceux ci et elargir son horizon ? il n y a de nouveaux mondes que dans de nouveaux langages.
Quand à l’holocauste, tout le monde connait le tres fameux « ecrire un poeme apres auschwitz est barbare  » d adorno. L’étrangeté du mal ordinaire poussé à son extrême et le traumatisme qui reste fondateur de notre société actuelle restent évidemment un terrain plus que fertile pour les écrivains… avec plus ou moins de talent toutefois.

Merci Magali pour cette critique précise (je me suis enrichie de nouveaux mots !) qui incite à lire « Enclave ». Je ne suis pas une érudite en histoire mais ta prose m’invite à apprendre, hélas, la survie dans l’organisation de cet épisode historique, mal connu, en tous cas pour ma part, de ces années 39-45. Cela a l’air terriblement angoissant et prenant à la fois.

Merci de ton passage et de ton commentaire Arlette!

C’est très bien vu et apprécié dans son contenu, l’envie de parcourir l’oeuvre nous est donnée. Et surtout sans faire dans le misérabilisme, ne pas oublier…

Merci Magali pour cette chronique qui éclaire tant sur le fond que sur le style de l’auteur.
j’aime la richesse et la précision des informations.
tu expliques les écueils évités et cela donne envie de confronter ton avis.
J’ai trouvé ton l’enthousiasme communicatif et je vais lire Enclave.
Merci!

Merci Magali pour ta façon de nous communiquer ta passion, cela nous donne envie de lire ce livre, tout simplement.
Je vais le commander comme mon cadeau de Noel, a mes enfants,qui habitent en Frnce, ici (au Portugal) impossible de l’acheter.
J’ai hâte de pouvoir le lire… Merci.

Une telle critique ne peux que nous donner envie de se plonger dans l’Enclave!
De plus le devoir de mémoire est éssentiel pour la génération à venir
nous offrirons ce livre à Sarah pour qu’elle sache et n’oublie pas!
merci beaucoup Magali

Avec cette chronique l’auteur trouve en toi une alliée de choix !
Tu nous donne envie de lire ce livre

Eh bien, je ne m’attendais pas à tant d’éloges sur ma critique. N’oubliez pas de lire le livre!

Super interview!

Voilà qui donne envie de lâcher toutes les lectures en cours pour se jeter sur cet ouvrage sans attendre !
Bravo donc à l’auteur de cette critique, en attendant de saluer également l’auteur de ce roman !

Merci Magali, dès que je rentre de mon isolement toulousain, je mettrai à profit mes petites économies pour trouver ce livre, parce que moi, la plongée dans le passé, ça me connaît !

Jolie critique, assurément, qui donne envie de découvrir les sombres montagnes qui entourent cette « Enclave ».

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