Le Sommeil du caïman d’Antonio Soler

Le Sommeil du caïman, d’Antonio Soler chez Albin Michel
L’étoffe d’un cauchemar
« Quelqu’un en moi frappait à une porte fermée depuis des années.
Les quatre coups du malheur. »
Antonio Soler est un romancier espagnol né en 1956, en pleine période du franquisme. Franquisme, de Franco (pour les plus jeunes). Franco, si, vous savez bien, virulent anti-communiste, et qui, de 1939 à 1975, a gouverné son pays d’une main de fer. Ceci ayant été éclairci, reprenons. Quelques livres ont suffi à Antonio Soler pour que ce natif de Malaga, au sud de la péninsule ibérique, devienne un des meilleurs écrivains contemporains. Comme quoi, on peut être prophète dans son pays. Prix Herralde de la literatura et prix de la critica en 1996 pour son troisième roman Les Danseuses mortes, prix Primavera en 1999, il obtient en 2004, à l’occasion du Chemin des Anglais, le prix Nadal, autrement dit : le prix Goncourt espagnol. Antonio Soler est un homme de prix. Sept livres, quatre prix – au moins. Et pour cette cinquième traduction chez Albin Michel, depuis 1999 et Les Héros de la frontière, on ne sera pas étonné de le voir récompenser en France. Le prix Médicis étranger, et pourquoi pas ? Bah, pourquoi celui-là et pas un autre ? Parce que Renaudot n’a rien d’un prince toscan.
- Mais il n’y a pas de prix Renaudot attribué à un roman étranger !
- Vous voyez donc bien que ce serait, en plus, absurde.
Dans ce nouveau roman publié en France et dont le titre espagnol est El sueño del caimán, le narrateur, réceptionniste de l’hôtel Regina à Toronto, au Canada (je précise), croit reconnaître dans l’identité d’un client l’homme qui a bouleversé sa vie : « Luis Bielsa. Il a un passeport espagnol. Il vit à Barcelone. Il est né en 1919. Soixante-seize ans. » Et du trouble à cette certitude, notre vieil homme en exil, dont on ne connaîtra jamais le nom (à moins d’une erreur d’inattention de notre part) va nous raconter et écrire sa vie, nous donner la raison qui l’a mené au Canada (« dans ce pays qui n’est ni le mien ni de celui de personne »). L’Espagne, Franco, les communistes, la prison, les oiseaux, l’amour, Eva, Luis et les autres. Autant d’événements que le néant n’avait pas encore pris, qui n’attendait qu’une occasion pour surgir, ombres fantastiques qui lui apparaissaient déjà, bien avant la venue de Luis Bielsa dans son hôtel, mais falotes, dans son petit tube de mercure, sorte de boule de cristal du passé. Le mercure, comme symbole de la mémoire, de ce qui est envoyé par-delà l’Océan Atlantique : l’odeur de sa jeunesse et des morts, de sa jeunesse morte et de sa jeune mort. Le mercure : et dire que c’est un des facteurs de la maladie d’Alzheimer. Contre point ironique ou gri-gri jusqu’au moment où le caïman accomplira ce qu’il doit effectuer ? Miroir apaisant, cependant. Anti-stress efficace : « Je révise des comptes sur ordinateur. Je révise ma vie aussi calmement, avec la même absence d’émotion. » Rien d’étonnant, peut-être : en sortant de ces neuf ans de prison, en sortant d’Espagne, il est allé nulle part, y est resté et s’est vidé du rien qui le constituait.
Ce récit est construit par l’entrelacement du présent et du passé. Les fils du passé surviennent, parfois nous surprennent, nous trompent, nous arrêtent. Travail du souvenir, de son surgissement. Se tisse alors l’histoire de cette trahison, tout doucement, par affleurement. Un peu comme une phrase qui reviendrait et à laquelle on ajouterait quelques mots, une sorte de cadavre exquis bien qu’un peu moins hasardeux, pour le coup. A vrai dire, au début du roman, c’est parfois difficile de lire des noms, des mots, et de ne pas savoir ce qu’ils signifient, à quoi ils renvoient. Cela peut décontenancer, mais la littérature n’est pas toujours linéaire et immédiate. C’est habile, en tout cas. Et cela montre bien ce qu’est un texte littéraire : un entrelacs de mots, un tissu, une construction d’où naît, peu à peu, du sens. La poésie naît alors bien souvent de ces refrains, de ces litanies, de ces obsessions. Elles se fixent dans ces phrases nominales qui suspendent la lecture, arrêtent les lecteurs. Pas d’émotion singulière, jamais, mais un choc esthétique, avec juste ce qu’il faut d’impulsion lyrique :
« J’ignore dans quelle partie du monde ils se trouvent, qui sont ces spectres. Mes souvenirs ou ce qui m’entoure, ce monde que j’ai sous les yeux. Une balle de fusil traversant l’eau. Bielsa. Bielsa est un pont entre ces îles, cet archipel à demi englouti qu’est mon passé et le présent, cette réalité. Ces fantômes. Je regarde le téléphone. Je me retiens. Ma main est une branche morte. Je ne soulève pas l’écouteur. Je ne veux pas l’entendre respirer. Je ne veux pas prononcer son nom, Bielsa, et lui parler d’une femme appelée Vera, d’hommes qui étaient morts en plein champ comme des oiseaux innocents, lui demander s’il se souvient de moi. Et lui dire que je ne suis pas mort. Lui dire mon nom. »
La narration se fait sans fard sentimental, sans complaisance, la seule émotion qui nous vienne est la nôtre : la tristesse devant cette lucidité, devant cette cruauté – ou ce cynisme. Devant la réalité, quoi.« Nous savons ce que nous sommes. Nous sommes conscients de notre vulgarité et, dans le fond, nous n’avons pas beaucoup plus d’estime envers nous qu’envers les gens que nous croisons dans la rue, ces gens qui me regardaient dans l’autobus. » La réalité, oui. Et je ne résiste pas à citer à nouveau le texte dont les formules n’ont rien de surfait : « Je me dis que la réalité est un liquide, une substance non malléable, et je suis ma route. »
Ce flot de souvenirs – et cette histoire, dont le casus belli est celui d’une attaque d’une poudrière militaire sous Franco – est au fond, comme dans tout bon roman, dépassé par une question plus existentielle, par l’interrogation de la condition humaine. Antonio Soler nous retrace, en fin de compte, la vie de son personnage (l’enfant et sa mère, le jeune adulte et Maria, l’amant de Vera, le prisonnier, le marié sans amour, le veuf) et nous livre un récit d’apprentissage sans illusion : « j’ai appris à me démolir, à savoir qui je suis. » Ou encore : « ayant maintenant l’entière certitude de n’être personne. De n’avoir été personne. Ni maintenant, ni alors, jamais je n’ai été quelqu’un. »
Le narrateur est profondément matérialiste, ses nombreuses allusions à nos mille millions de cellules ou à notre organisme sont là pour poser la question de notre liberté, de notre volonté, et du hasard. De nos actes et de ce qu’on nomme trahison ou lâcheté. Du destin. Cette dernière question, centrale, est posée dès l’ouverture du récit, dans sa naissance même. Quelle « coïncidence », en effet, que cette situation : six mois avant de prendre sa retraite, le narrateur a l’opportunité de rencontrer son ennemi ! Ça tombe vraiment bien je trouve. Mais, là, aucun arbitraire à la Valéry (du style « la marquise sortir à cinq heures »), aucun subterfuge narratif, un simple événement qui pose justement cette question du hasard. Entendons-nous bien. Si Bielsa ne sait pas qui il va rencontrer, en réservant par Internet son hôtel de l’autre côté de l’Océan Atlantique, ce qui est intéressant d’examiner, c’est essentiellement ce que fera sa victime, après son identification. Un cadavre ? Peut-être. On parle bien d’un caïman dans le titre. Ce sommeil, ce serait tout à la fois ces trente années où Bielsa est absent dans la vie du narrateur et l’absence d’une vengeance possible. Mais qui est le caïman : celui qui attend de se venger ou celui qui arrive, enfin, pour permettre cette vengeance ? Le principe de la vengeance, rappelons-le, est de répondre au mal par le mal et met finalement, face à face, deux carnassiers. De plus, ces deux personnages qui ont connu la même femme (Vera – vous vous en doutiez), n’ont-ils pas commis dans le passé, au fond, les mêmes actes ? C’est une des subtilités du roman que de rendre universel ce qu’on croyait, au premier abord, uniquement dévolu à autrui…
Avec cette phrase très mallarméenne (« les dés lancés en l’air pouvaient retomber où bon leur semblait, voilà ce que j’ai ressenti, ce que j’ai vu ») se pose ainsi la question de l’innocence, de la responsabilité et de la punition. Que doit-on faire, et qui doit-on croire, dans un monde d’horreur et de sang où l’amour est « faux » ? Dans une interview, sur le site d’Evene.fr, Antonio Soler affirme que ce qui lui importe est « la capacité [des personnages] à questionner le destin, à résister et à se rebeller. Que l’on perde ou que l’on gagne, c’est lié au destin, à la fatalité. La capacité à se battre, c’est autre chose. »
Le sommeil du caïman est construit pour interroger nos actes et leur donner du sens. Refuser sa propre culpabilité, c’est refuser d’être responsable, c’est refuser à l’autre d’être responsable de nos blessures, c’est ne pas pouvoir se venger en conséquence… Cette vision cohérente de la chose semble, pourtant, plus être la mienne et celle du héros des Mains sales, de Sartre, que celle de notre vieux réceptionniste : « l’incohérence est la seule vérité possible », nous dit-il. Pas de règle, en somme.
En ce sens, le livre d’Antonio Soler est un livre humaniste. Il montre la misère – et la douleur – des hommes sans la juger. Il la décrit et la raconte avec application dans leurs trois cercles : intime, politique, métaphysique. Ce livre, placé sous le symbole du mercure, n’est ni nostalgique ni mélancolique. Il est d’une dureté poétique qui étonne et la douceur qui émane des faits, posés à rebours dans leur brutalité, pose à nouveau la question de l’homme face à sa douleur. Dans un monde amoral. Ce livre d’Antonio Soler n’est pas qu’un simple sommeil, c’est une rêverie noire aux souvenirs vaporeux, un « songe » sur la destinée humaine.
Chronique rédigée par Gwenaël Jeannin
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1 Commentaire
Ma vie ratée d’Amélie Nothomb : réponses aux internautes
L’interview publiée sur ce site ou sur Agoravox.fr (http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/ma-vie-ratee-d-amelie-nothomb-59098) a été faite par les éditions Anabet à ma demande pour me préparer aux questions qui me seraient éventuellement posées. J’y ai répondu. L’attachée de presse l’a validée sans rien changer. Je l’ai postée sur le Lepost.fr et sur Agoravox. Il est surprenant de poster sa propre interview mais je sais que je n’ai quasiment aucune chance d’avoir un article dans les gros médias qui se focalisent d’abord sur les écrivains comme Frédéric Beigbeder ou Marie Ndiaye. Les centres d’intérêts des gens sont bien souvent façonnés par les grands médias qui choisissent l’heureux élu à mettre en couverture des magazines. Cet heureux élu bénéficie souvent de l’aura d’une prestigieuse maison d’édition (Gallimard, P.O.L, Verticale, Minuit, Le dilettante…) ou cet élu possède sa rubrique dans un média papier ou audiovisuel (ce qui n’est hélas pas le cas, par exemple, de Régina Lager qui publie chez Thot, petit éditeur, « La globale tragédie », livre sorti le 17 juin 2009 dans l’indifférence générale, le livre vaut ce qu’il vaut, certes).
Je ne connais personne dans les rédactions et suis publié par un petit éditeur qui a, pour le moment, peu de crédibilité auprès des journalistes littéraires. Je touche 6 % des ventes en dessous des 10.000 exemplaires vendus, 8 % entre 10.000 et 20.000 exemplaires, enfin 10 % au-delà de 20.000 exemplaires. J’ai donc intérêt à m’activer pour que cela marche. Heureusement pour moi il y a eu Charlottes Roches avec « Zones humides » dans la maison d’édition où je publie (plus d’un million vendu en Allemagne). Ce qui a un peu défriché le terrain pour les futurs auteurs de la maison (une meilleure mise en place dans les librairies). J’ai envoyé mon manuscrit là-bas, dans cette maison, sans savoir qu’ils publiaient Charlotte Roches. C’est dans un dernier élan d’espoir que je l’ai envoyé, après avoir été comme d’habitude refusé partout même chez des petits éditeurs.
En ce qui concerne « Stupeur et tremblements », j’en parle uniquement d’un point de vue littéraire. Et mon admiration concerne la forme (phrases courtes, bien ciselées) ainsi que le fond (choc des cultures donnant lieu à un comique de situation proche du théâtre). Il est cependant reproché à Amélie Nothomb d’avoir menti sur sa date de naissance (date piquée à Alfred Hitchcock) et son véritable prénom ainsi que sur la durée de son séjour au Japon (voir ce lien http://membres.lycos.fr/anothomb/). Ces considérations sont d’ordre biographique et reviennent souvent dans les réactions faites à mes posts sur Lepost.fr . Je ne sais pas quoi répondre ne sachant pas si cela est vrai. Mais si tel est le cas (mensonge sur la durée du séjour au Japon par exemple), il y a là imposture et manipulation commerciale. Je sais seulement que c’est Fabienne Nothomb pour son état civil. Pour le reste, seule Amélie peut nous le dire ! Mais mon livre n’est pas un livre de révélation ni une enquête ! C’est un journal intime.
Par ailleurs j’ai parlé de l’attirance-répulsion pour les femmes dans l’œuvre d’Amélie Nothomb. Cette idée est dans mon livre. Mais l’on m’a reproché d’accuser l’auteur de lesbianisme alors que j’en parlais de manière purement littéraire. Il semblerait que dans la vraie vie Amélie Nothomb a pour fiancée Tom Verdier, écrivain publié chez Albin Michel. (http://mavierateedamelienothomb.blogspot.com/2009/05/ledition-est-un-commerce.html#comments).
Je n’ai jamais pensé faire de la publicité à Amélie. C’est à mon insu et je ne suis pas aussi tendre qu’on peut le penser avec Amélie. Il faut lire le livre pour cela (sortie 28 août 2009).
Autre critique : « je trouve un peu facile de cracher en permanence sur Marc Levy ou, dans le cas présent, sur Amélie Nothomb. » Voici une réponse à cette remarque dans un article que j’ai écrit sur Lepost.fr : http://www.lepost.fr/article/2009/07/16/1622259_la-litterature-a-l-estomac_1_0_1.html Et puis ne vous inquiétez pas, je taquine aussi Nathalie Rheims, Amanda Sthers, Nina Bouraoui…
« Marketing creux et fumeux » me reproche-t-on encore ? Pour information, j’ai écrit plusieurs livres refusés dans toutes les maisons d’éditions parisiennes dont « Guillaume Dustan », « Mythomanie », « Le corps débile », « Chaleur » ainsi qu’un recueil de nouvelles (mais tout ceci est relaté dans « Ma vie ratée d’Amélie Nothomb »). J’ai également écrit et mis en scène une pièce de théâtre à l’âge de 23 ans. C’est moi qui est réalisé mes propres vidéos avec une webcam ou un appareil photo : elles valent ce qu’elles valent, il y a 3 vidéos qui circulent et d’autres sont à venir. Je pensais qu’il était original d’annoncer un livre par des vidéos, ce qui est rarement fait (Marc Levy a un peu fait ça sur son site http://www.lepremierjour-lelivre.com ). Des amis ou ma sœur m’ont filmé. Le montage a été fait avec Movie Maker, logiciel que tout le monde possède sur son ordinateur.
J’ai envoyé mes manuscrits par la Poste ou par mail, je ne connais personne dans le milieu. Je vis actuellement du RMI (rebaptisé RSA) et complète mes fins de mois avec des missions dans le ménage. J’effectue en ce moment une mission : je nettoie des cages d’escaliers à Nantes où je réside.
J’ai publié un premier livre Papa a tort aux éditions Balland (envoyé par la Poste), dans la collection Le rayon publié par Guillaume Dustan (décédé d’une interaction médicamenteuse). Le livre s’est vendu à 1500 exemplaires et n’a intéressé que quelques journalistes dont Angelo Rinaldi ou Jacques Braunstein ou Julien Breistroffer. C’était l’année où Anna Gavalda a fait paraître « Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part » vendu à plus de 200.000 exemplaires. Moi personne ne m’attendait !
Dans tout ce que je viens d’écrire, il y a une chose dont je n’ai pas parlé et que vous découvrirez dans le livre. Elle explique en grande partie l’hypocrisie du milieu éditorial devant certains auteurs qu’on évince car ne rentrant pas dans le moule de la grande consommation. C’est l’exemple même de Christophe Moraux qui a publié chez Balland un premier roman, cet auteur a ensuite été refusé partout avant de trouver refuge dans une petite maison d’édition, les éditions Lanore. Qui s’intéresse à lui aujourd’hui ? Qui en parle ? Son œuvre n’est pas pire, ni plus ni moins bonne qu’une autre.
Je sais qu’il faut des icônes dans notre société, comme Elvis Presley ou Prince. Des gens qui cristallisent les passions. Amélie Nothomb est en quelque sorte une icône dans la littérature.
Elle est pour moi un écrivain comme les autres.
Peut-être suis-je vraiment nul, et je ne mérite que ce que j’ai eu : c’est-à-dire d’avoir été refusé partout avec pour simple réponse des lettres type. C’est possible. Je ne sais pas.
De toute façon, Baptiste Liger de Technikart n’aime pas mon livre (classé dernier dans sa liste ce mois-ci).
Vous pouvez à présent vous déchaîner sur moi.
Frédéric Huet.
p.s : les éditions Anabet publient aussi le 28 août 2009 « Un jour comme un autre » de Bertil Scali (qui a déposé le bilan).
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