Ce n’est qu’un début de Christophe Bouquerel

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Ce n’est qu’un début de Christophe Bouquerel, Actes Sud, 362 pages

Le titre a déjà un parfum d’ironie : Ce n’est qu’un début est le deuxième roman de Christophe Bouquerel. Qui plus est, ce début nous prend à rebrousse-poil puisqu’il effectue d’abord un mouvement de demi-tour pour revenir sur la mort d’un rêve : mai 68. Ernesto-Léon, fils de gauchistes – anciens enragés qui se sont bien accommodés du capitalisme – a refusé les idéaux de ses parents. Bien que conçu sur les barricades, il se complaît dans le sarkozysme le plus cynique (pléonasme ?).  On a beau lutter contre sa filiation, il faut pourtant annoncer à ses géniteurs qu’on va soi-même devenir papa. Ernesto-Léon va donc dîner chez ses parents pour leur communiquer l’heureuse nouvelle, se prendre une cuite au vin rouge et faire une crise d’hystérie. Avant qu’il ne sombre totalement dans un état second, sa mère lui murmure que son père n’est pas celui qu’il croit, mais un mystérieux chef de section gauchiste, rencontré durant l’agitation de mai.

Puisque la recherche des origines est à l’origine du romanCe n’est qu’un début va alors reposer presque exclusivement sur le long rêve que fait Ernesto-Léon, cherchant son père dans le Quartier latin, cherchant le fil rouge de son existence entre la France et l’Allemagne, croisant quelques figures historiques (dont le très délirant diablotin Cohn-Bendit) et sa mère, qu’il désire jusqu’à devenir son propre père en une première expérience d’autogestion biologique. Dans ce que l’on peut considérer comme un récit utoponirique (c’est surtout le u qui importe), les analepses et les prolepses s’enchaînent, les voix narratives se mêlent habilement et les inventions langagières fourmillent. Cet apparent fouillis, bien qu’hirsute, n’est ni absurde, ni désordonné. Il suit un sens (dialectique, évidemment) dans la mesure où Ce n’est qu’un début est à lire comme la quête d’un je qui ne réussit que dans l’autre.  Plus clairement, il s’agit d’un roman-concession. Les compromis sont d’abord ceux des parents, qui se sont embourgeoisés, mais également ceux d’Ernesto-Léon qui finit par écouter la voix soixante-huitarde qui sommeillait en lui. Le récit à la première personne se transforme en un roman qui nous tutoie pour finir par instaurer le dialogue. Christophe Bouquerel construit assez finement ses personnages en dressant un premier portrait caricatural des bobos sexagénaires et du réactionnaire décomplexé. Une fois ces deux clichés renvoyés dos-à-dos, on peut commencer à les approcher avec un peu plus de sympathie. On peut aussi tenter de comprendre – à défaut de revivre – ce que fut l’euphorie de 68 et son utilité, malgré son échec.

La quatrième de couverture nous indique : « Entre roman de la transmission et cavalcade idéaliste, Christophe Bouquerel signe une ambitieuse “liquidation”, férocement intelligente, narrativement délirante, politiquement incorrecte et globalement jubilatoire ». Sans être totalement dans le faux, cette appréciation est quand même à nuancer. Le délire narratif est certes attesté, mais on a vu tout de même pire ces dernières décennies (je pense par exemple aux romans de Butor, antérieurs à 68, qui ont dû inspirer Bouquerel). Le label « politiquement incorrect » n’arrive pas à me convaincre. Une kermesse paroissiale serait plus contestataire : la « morale » de l’histoire d’Ernesto-Léon consiste à passer d’une utopique révolution de masse à une révolution individuelle, plus réalisable. Vous m’excuserez si je ne vois pas là un texte brûlant de subversion. Férocement intelligent Ce n’est qu’un début ? Oui, sans conteste. Peut-être même un peu trop : l’accumulation des références intellectuelles (Freud évidemment, Hegel, Nietzsche, une multitude de jeux sur les slogans de l’époque, etc.)  donne un peu l’impression qu’on cherche à nous montrer quelque chose, mais quoi ? Que l’auteur est cultivé ? L’éditeur nous le rappelle déjà en mentionnant son pedigree. Que le discours de 68 était également encombré de ces références estudiantines, intellos, parfois un peu pédantes ? C’est réussi pour le coup, mais cela alourdit l’ensemble, tout comme certains jeux de mots qui sont trop appuyés pour être vraiment savoureux. Cela produit un effet d’artifice, parfois ennuyeux(désolé, je n’ai pas été convaincu par la virtuosité de certaines scènes telle la conception psychédélique d’Ernesto-Léon sur une vingtaine de pages).

Néanmoins, ne boudons pas notre plaisir. Ce n’est qu’un début reste drôle, et sait nous toucher par ses contradictions. Le mélange Ecole de Francfort – Retour vers le futur (ou Code Quantum, au choix) est pour le moins inattendu. L’écriture de Bouquerel se révèle inlassablement jubilatoire. Le roman fait mousser les mots, les images et les temps. Sans être révolutionnaire, il est bourré d’autodérision, contradictoire, échevelé, inventif, parfois maladroit mais libératoire et jouissif. Bref, un vrai roman de 68.

Chronique rédigée par datwins.vox

Quatrième de couverture :

Février 2009 : Ernesto-Léon le bien nommé, fils de Mai 68, quadra centriste cynique, terne mais haut fonctionnaire européen, cède à l’insistance d’Eva, sa compagne enceinte de huit mois, et se résout à annoncer à ses parents bobos-gauchos son imminente paternité. Le ton monte. Quelques verres de pomerol, un vrai-faux secret de famille et un coma éthylique plus tard, notre héros récalcitrant est propulsé dans une quête des origines qui l’expédie sur les barricades du Quartier latin aux premiers jours de mai 1968 avec détours par l’Allemagne des années 1970. Amour, famille, patrie, comment devenir père avant d’avoir fait la paix avec sa propre identité ?

Véritable épopée psychédélique, Ce n’est qu’un début nous embarque sur les talons d’Ernesto-Léon aux prises avec ses contradictions – visées réactionnaires contre tentations anarchiques, à la rencontre d’illusions et d’enthousiasmes peut-être trop vite écartés sous prétexte de recul historique, de gueule de bois politique et de prétendue lucidité. A la recherche de l’énergie perdue de Mai, de ce fougueux et vital désir de changer le monde, trop absent de nos vies contemporaines.

Entre roman de la transmission et cavalcade idéaliste, Christophe Bouquerel signe une ambitieuse “liquidation”, férocement intelligente, narrativement délirante, politiquement incorrecte et globalement jubilatoire.

Christophe Bouquerel est né en 1962. Après Normale sup et une agrégation de lettres classiques, il fonde une troupe de théâtre au lieu d’écrire sa thèse. Il enseigne aujourd’hui le français et le théâtre dans un lycée de la région parisienne. Après La Boîte à orages (Panama, 2007), Ce n’est qu’un début est son deuxième roman.

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