Interview de Karl Mengel pour son ouvrage les séditions

Interview de Karl Mengel pour son livre Les séditions les séditions

Nous avons reçu les séditions, il y a quelques semaines. Nous avons été tant intrigué par la collection dans laquelle il est publié que par l’ouvrage lui meme. Nous avons donc décidé de le lire et ce fut un choc. Vous pouvez lire la chronique de Raphael Labbé ici. Nous avons donc voulu en savoir plus en interrogeant l’auteur. Voici donc 4 questions posées à Karl Mengel alias Alois Hiller

1) Vous êtes publié chez Léo Scheer dans une collection un peu spéciale, M@nuscrits, qui se propose de publier dans l’édition traditionnelle des textes issus de l’Internet et représentatifs d’une écriture influencée par son rapport au réseau. L’écriture des Séditions, en effet, est « extrêmement web » (à supposer que cela ait un sens). Vous tenez d’ailleurs un blog, http://www.lesseditionsduzoeil.net, qui a été le point de départ de votre ouvrage. Quel lien existe-t-il entre le web et votre écriture ?

Le roman est né sur le web. En temps réel, d’ailleurs, car je donnais à lire immédiatement ce que j’écrivais. Nul doute que mon écriture porte l’empreinte de la toile, en raison notamment du rapport particulier que cela induit avec le lectorat. Il est évident que la littérature n’a que faire de la manière dont on la produit, au sens où le passage de la plume à la machine à écrire, puis au traitement de texte, n’a pas dû fondamentalement changer le contenu des livres. Seulement la publication en ligne oblige à penser la réception du texte, non en lui-même mais dans sa forme. D’où ces chapitres courts, bien sûr, et aussi le ton résolument percutant, accrocheur et fondamentalement marqué par l’urgence. Peu de digressions, encore moins de descriptions superflues. La lecture à l’écran est rapidement pénible, et l’on a encore plus vite fait d’aller voir ailleurs dès qu’on décroche – contrairement à un livre imprimé, qu’on met nettement plus de temps à lâcher : lui n’est pas gratuit, résulte souvent d’un choix mûri (guidé, surtout), et puis le simple fait d’être en vente lui confère une certaine légitimité, si illusoire soit-elle parfois. Le web est capricieux et s’affranchit à cet égard de toutes les considérations économiques, au sens large. Il faut donc jouer de ces spécificités si l’on veut être lu. Vous noterez d’ailleurs que, dans Les Séditions, la presque totalité des chapitres s’ouvre in media res, autrement dit le récit commence invariablement au cœur de l’action. Pas le temps de poser le décor, d’installer un climat. L’efficacité prime, la densité aussi.

2) À ce propos, la narration est très déliée, il s’agit d’une succession de flashs, de souvenirs, de descriptions de scènes. On pourrait tout à fait en inverser un grand nombre. Qu’est ce qui a présidé à l’ordre ?

La structure en fragments relève de la même logique web, en cela qu’elle est complètement réticulaire. Le lecteur peut (apparemment) naviguer à sa guise entre les parties, de la même façon qu’on navigue sur l’Internet. C’est notamment ce qui m’a permis d’avoir un public de plus en plus large sur mon site, d’autant que chaque chapitre offre la possibilité d’être lu comme une courte nouvelle indépendante. Toutefois, au bout du compte, c’est l’ordre du livre qui donne sa vraie cohérence à l’ensemble. Un travail de haute précision. Mais il y a une autre dimension « réseau » dans Les Séditions, moins flagrante et pourtant cruciale. Le texte, facile à lire en surface, est hyper-référencé. Il s’agit là d’une intertextualité d’un nouveau genre, moderne en diable, qui appellerait idéalement un travail de déconstruction systématique de la part du lecteur. Autrement dit, la narration superficielle se suffit à elle-même, bien sûr, mais un moteur de recherche est de nature à donner une profondeur toute autre à l’histoire.

3) Orev est le qualificatif qui décrit le personnage principal. On retrouve dans cette qualification et l’univers identitaire / mythologique un lien fort avec les identités numériques. Plus prosaïquement, l’identité multiple est une figure traditionnellement attachée à l’espionnage (comme dans votre roman), or le monde du numérique à ouvert la possibilité à tous de devenir multiple…..

La comparaison est effectivement opérante entre les identités virtuelles, numériques, et la figure de l’espion. Dans les deux cas il est question de masques et de faux-semblant, de duplicités multiples, de légendes. Il en va du pouvoir qui réside dans le non-dit. On parle de cryptage et de décoder les messages. On se construit des identités de toutes pièces autour de traits réels, qui se font ainsi saillants à l’œil entraîné, pour s’approprier l’espace du discours. On ment par déplacement. Mon roman est ainsi plein de jeux de miroir, d’ellipses trompeuses, et le narrateur s’amuse à tricher avec la vérité – et à le signaler pour invalider le moindre repère. C’est tout le sens du paradoxe du Crétois, cité en épigraphe du livre. Enfin, les deux mondes se rejoignent en dernière instance dans la grande solitude qui les caractérise, sentiment qui est précisément au cœur des Séditions.

4) Bonus question // Pourquoi cette mise en abyme du narrateur qui écrit lui aussi dans le roman et dont les textes sont retranscrit? « Ce sont les passages que j’ai le moins aimés. »

Les mises en abyme sont nombreuses dans le livre, mais généralement plus discrètes. Celle-ci est volontairement caricaturale pour faire dire – avouer – au narrateur qu’il raconte des histoires, et même qu’il fantasme tout haut. La première occurrence de sa prose est naïve, sans relief, et la seconde abracadabrante et confuse. En apparence. Sauf que le jeu consiste en réalité (sans doute) à faire diversion, à présenter le narrateur comme un médiocre menteur, alors qu’il excelle. Peut-être parce qu’il dit simplement la vérité. Et la vraie-fausse modestie avec laquelle il introduit ses textes, en prétendant aspirer à la publication, devrait à cet égard soulever des interrogations quant à la hiérarchie des différentes strates qui composent les Séditions. Que vous n’ayez pas aimé ces morceaux de bravoure est donc une vraie satisfaction pour moi.

Interview réalisée par Raphael Labbé qui a chroniqué le livre les séditions.

Interview de l’auteur



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