Cadence de Stéphane Velut

imagesCadence de Stéphane Velut chez Christian Bourgois Editeur

Enfant, j’entendais mon père, professeur de médecine spécialisé en neuroradiologie, clamer haut et fort la méfiance qu’il fallait avoir envers les neurochirurgiens, dont la principale obsession n’était autre que de charcuter avec frénésie le cerveau des pauvres patients qui leur tombaient entre les mains, sans mesurer les conséquences de leur geste. Il y aurait eu ceux, les princes, qui savaient regarder et interpréter, et ceux, les bouchers, qui ne pouvaient que découper.

On comprend mon intérêt pour Stéphane Velut dont on apprend, justement, qu’il est  neurochirurgien, et professeur d’anatomie de surcroît. Au pied du mur de la fiction, j’allais pouvoir mesurer l’axiome familial. Parmi les clés, la première phrase : « J’habite Betrachtungstrasse ». Donc rue de la contemplation, de la réflexion, de la méditation. Que penser ?

Cadence est un roman qui déroute, qui dérange, qui tord, c’est peu de le dire. Si l’on met de côté le recours au Journal retrouvé, et une fin qui s’arrête au milieu d’une phrase, artifices « de jeunesse » dont on se serait facilement passé, la narration est construite comme un conte fantastique, onirique et symbolique autour de la montée du nazisme à Munich en 1933.

Première cadence, le narrateur, peintre de son état, doit honorer une commande officielle, la réalisation d’un tableau de grande taille représentant une très jeune fille présentant toutes les caractéristiques de la nouvelle Allemagne. Pour faciliter l’avancement du travail, le modèle vient habiter chez le peintre. On perçoit alors le narrateur comme faisant œuvre de résistance à la montée des violences, symbolisée par des rassemblements de foule et des discours radiophoniques qui le dégoûtent, alors que lui-même s’enferme dans un superbe isolement, une parenthèse de sept mois qui doivent lui permettre de terminer le tableau. Portrait de l’artiste en opposition.

Deuxième cadence, alors qu’on s’attendait à le voir jouer du pinceau, l’artiste, grâce au savoir-faire d’un des meilleurs fabricants de prothèses de Munich, qui a pu exercer ses talents sur les rescapés de 14-18, va concevoir une machinerie qui transforme complètement la jeune fille à demi-consentante en une poupée, un jouet, un automate qui cliquette, un insecte, une mante, un mécanisme parfait qui la fait souffrir mais qu’elle accepte, et dont elle ne peut se passer, sa musculature ayant fondu au point qu’il lui faudra, pour se reposer, rester accrochée au mur dans son carcan de fer et de cuir, comme un monstrueux crucifix. La gêne vient de notre adhésion de lecteur à une entreprise proprement monstrueuse, à cette attentive compréhension que nous éprouvons devant les immenses difficultés techniques à résoudre, la joie devant les progrès réalisés, sans s’attacher plus que de raison à la gêne grandissante qu’éprouve la jeune fille à se voir ainsi « chosifiée », jusqu’à souffrir dans toute sa chair, alors que le temps avance, et que les hommes du Führer se font pressants, font des visites, veulent des progrès. Portrait de l’artiste en sado-masochiste.

Troisième cadence, le narrateur s’éprend d’une femme, Dora, elle-même appareillée d’un carcan – et l’on apprendra que la jeune fille appareillée est sa propre fille qui lui a été enlevée par l’entourage d’Hitler. Portrait de l’artiste monstrueusement amoureux.

Quatrième cadence, le narrateur se métamorphose, à l’instar de ses concitoyens, en un animal, un rat dégoûtant et malodorant (mais il n’en a que la perception tactile et olfactive, le miroir lui renvoyant encore l’image d’un homme), entouré alors de chiens, de porcs, de sangliers. Le roman prend alors une autre vitesse, la lecture se fait plus haletante. Munich bascule dans l’abjection, la ville envahie de la bave d’Hitler, le peintre se surprend à hurler avec les loups. Ses proches disparaissant, le narrateur en déliquescence va se trouver seul face à ses deux œuvres, le tableau de sa poupée accrochée au-dessus du cadavre de sa mère qu’il a lui-même tuée, et auprès de qui il se couche, et le tableau que viendront chercher les sbires du régime, sensé représenter la nouvelle Allemagne, avec en abîme l’insecte représenté dans un miroir à la manière des flamands. Portrait de l’artiste en national-socialiste ?

Osons dire que notre neurochirurgien paraît sous influence, et qu’il ne s’en cache pas ? Kafka n’est pas loin, Bellmer non plus, et toute une littérature sadomasochiste, une imagerie convenue, ressassée, mais dont en vérité il faudrait pouvoir s’ébrouer. Partisans de la littérature d’incitation au bien, s’abstenir.

Je sors de cette lecture avec un sentiment mitigé, partagé que je suis entre cette thématique une fois encore reprise du bourreau et de sa créature, ou le peintre et son modèle, entre le voyeurisme que m’impose Stéphane Velut, et qui m’oblige proprement à lire ces descriptions du mal administré avec précision et affection, alors que tout s’effondre, comme un enfant s’appliquerait à enfermer un hanneton, entre finalement la force des images, justement lorsque la cadence du récit s’emballe, et qui fait que le livre est indubitablement fort.

Mais en dernier lieu, l’interrogation, l’hésitation demeure. Puisque qu’on nous incite à la lecture symbolique, quel est en vérité le sens de cet homme qui répond à la montée du mal par un autre mal, un carcan à la place d’un autre, qui détruit une icône innocente, mais en la faisant souffrir atrocement ? Les neurochirurgiens, des bouchers ? Voire !

Chronique rédigée par Vincent Wackenheim

Quatrième de couverture :

J’habite Betrachtungstrasse. Au 18 précisément. J’y suis depuis un an. Cette nuit est ma dernière ici, je vais quitter ce lieu et je suis affligé. Je suis affligé parce que tout ici me ressemblait – on me dit peu accueillant. C’était ma tanière, mon trou, mon chantier. »

Munich, 1933. Un peintre, chargé d’exécuter le portrait d’une enfant louant l’avenir radieux de la nouvelle Allemagne, se cloître en compagnie de son modèle. Mais c’est tout autre chose qu’il fait de sa jeune pensionnaire et qu’il déploie comme un cérémonial au fil de son récit. Car ce sont ses carnets que l’on lit ; le narrateur y prend son lecteur à témoin. On hésitera à discerner dans cet étrange huis clos le jeu du rite ou de la soumission.



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