Les séditions de Karl Mengel

Les séditions de Karl Mengel collection M@nuscrit éditions Léo Scheerles séditions

Le web a provoqué des mutations lourdes, médiatiques et stylistiques, il suffit de regarder la presse pour s’en convaincre. Ainsi, il m’est souvent arrivé dans des conversations autour de l’écriture d’évoquer la possibilité d’une forme nouvelle: une écriture « numérique ». Les hypothèses qui reviennent souvent sont celles du multimédia ou de l’hyper textualité… mais on parle alors de la forme et pas du fond. Et bien cher lecteur je suis heureux de vous présenter un texte qui  a été nourrit au sein numérique.

Commençons par l’histoire : Le narrateur, officiellement traducteur aux Nations unies est en réalité un agent multiple. Par cela j’entends qu’il a retourné sa veste et a revêtu tellement d’identités que l’on ne serait dire si c’est agent double, triple ou quintuple. On est donc plongé dans le bain du roman d’espionnage à Le carré ou à la Clancy mais Jason Bourn n’a qu’a bien se tenir car son petit frère Karl Mengel qui est un digital native est encore plus difficile à attraper. Captcha me if you can !

Ensuite la structure du livre, c’est là que cela commence à devenir intéressant : les chapitres font entre une et dix pages et commence par une localisation en gras. C’est précis (38ème étage, Park avenue), plus ou moins vague (Angleterre, France ou Circle Line) imagé (Hell’s Kitchen) ou abscons pour qui n’aurait pas révisé ses anagrammes ou sa géographie tokyoïte (UNHQ, Shinjuku). Au début cette structure ne produit pas d’effet sur le lecteur … on est juste intrigué par le contenu des chapitres …. mais au fur et à mesure que l’on comprend que l’on ne va pas comprendre si facilement et que le héros est encore plus multiple et instable que n’a laissé paraitre l’ouverture, on se prend à chercher dans ces localisations une forme de rationalité rassurante. Bref, cette structure sert fortement la narration, elle permet de rassurer le lecteur et de le pousser bien plus loin que là ou il aurait été sinon.

Cette structure n’est rien de moins qu’une écriture de blog. Un article court qui donne à appréhender le narrateur par le petit bout du trou de la serrure et pour Allois Hiller (autre nom de notre Orev) cela veut dire nous livrer des flashbacks hallucinés, des scènes érotisantes ou masochistes, des dialogues d’agents doubles déstructurés ou tout autre souvenir de vie. Bref notre narrateur se regarde vivre comme le fait un auteur qui rédige un blog sur sa vie perso. On se familiarise doucement avec lui sans suivre une narration structurée mais au fur et à mesure de ses envies de se livrer. D’ailleurs c’est la manière dont Karl Mengel s’est révélé progressivement à travers son blog: Les Séditions du Zoeil. Cette écriture en mode blog a un impact sur le style comme il nous l’a confié dans son interview :

Seulement la publication en ligne oblige à penser la réception du texte, non en lui-même mais dans sa forme. D’où ces chapitres courts, bien sûr, et aussi le ton résolument percutant, accrocheur et fondamentalement marqué par l’urgence. Peu de digressions, encore moins de descriptions superflues.

Le style est cependant inégal, certains chapitres sont très prenant, mais cette irrégularité n’est pas si pesante dans la mesure ou l’on peut aisément sauter un chapitre (ce que j’ai fait une ou deux fois) sans altérer la lecture de l’ensemble au regard de ce que j’ai dit précédemment.

Pourquoi cette mise en abyme du narrateur qui écrit lui aussi dans le roman et dont les textes sont retranscrit? « Ce sont les passages que j’ai le moins aimés. »

Les mises en abyme sont nombreuses dans le livre, mais généralement plus discrètes. Celle-ci est volontairement caricaturale pour faire dire – avouer – au narrateur qu’il raconte des histoires, et même qu’il fantasme tout haut. La première occurrence de sa prose est naïve, sans relief, et la seconde abracadabrante et confuse. En apparence. Sauf que le jeu consiste en réalité (sans doute) à faire diversion, à présenter le narrateur comme un médiocre menteur, alors qu’il excelle. Peut-être parce qu’il dit simplement la vérité. Et la vraie-fausse modestie avec laquelle il introduit ses textes, en prétendant aspirer à la publication, devrait à cet égard soulever des interrogations quant à la hiérarchie des différentes strates qui composent les Séditions. Que vous n’ayez pas aimé ces morceaux de bravoure est donc une vraie satisfaction pour moi.

Etant aussi auteur d’un blog j’y ai retrouvé mon propre mode d’écriture.  J’ai surtout apprécié les passages très hallucinés qui m’ont rappelés la lecture des Chants de Maldoror.

Conclusion. J’ai beaucoup aimé ce livre car il parle de nos identités démultipliés par le numérique. Nous sommes tous plusieurs grâce aux web ou pour être précis il est de plus en plus simple de faire coexister plusieurs identités bien différentes dans différents interstices de l’Internet. Je suis photographe sur flickr, entrepreneur, échangiste (de canapé). La production narrative de chacun est une auto-fiction auto-laudative plus ou moins juste. Suivre une personnalité numérique, c’est se construire une représentation impressionniste de cette personne à partir de ce qu’il donne à voir mais surtout à partir notre propre grille de lecture.  Ce roman est donc pour moi une réussite en grande partie grâce à sa structure et même à certaines de ses imperfections (rien de plus humain). Si vous cherchez de nouvelles terres d’exploration je ne saurais trop vous conseiller d’y jeter un œil.

Chronique rédigée par Raphael Labbé.

Introduction :

« Le français n’a pas de mot pour qualifier ce que je suis. En hébreu, on me dit Orev. En anglais, Raven. Les Russes m’appellent Voron. Ces termes ont bien une traduction française, mais elle dit tout à fait autre chose. Les Arabes ne me nomment pas. Dans certains États d’Europe de l’Est, en revanche, on me qualifie encore de Romeo, selon la terminologie de l’ancienne Stasi. Une image pour plusieurs légendes, et vice-versa. C’est là que je me trouve. »

Quatrième de couverture :

Le narrateur, officiellement traducteur aux Nations unies, en réalité agent double, triple ou quadruple (dans sa situation, mieux vaut ne pas savoir compter), traverse le monde pour le compte de mystérieux commanditaires. Il trahit chacun en obéissant à tous. Il est insaisissable, mobile, dangereux, en danger lui-même, et l’acceptant, ou le cherchant. On ne sait pas ce qu’il veut, ni ce qu’il est. Lui non plus. Mais il est trop tard pour trouver des réponses.
Sous le titre www.lesseditionsduzœil.net, le blog de Karl Mengel, aussi connu sous le nom d’Aloïs Hiller, intrigue, depuis octobre 2007, un nombre croissant d’internautes. Les Séditions rassemble et recompose les fragments de cet étrange roman d’espionnage, révèle leur unité profonde, leur fascinante vérité : au-delà des aventures d’un monde contemporain gouverné par le mensonge et la manipulation, la fuite en avant d’un homme en rupture de tout et de lui-même, sa sédition sans retour.



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