Le Ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis Chronqiue N°2

le ciel de bay city

Le Ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis aux éditions Sabine Wespieser

On me demandait, il y a peu, que dire des USA ? Pas qu’en penser, qu’en dire. Presque tout de suite m’est venu à l’esprit ce livre-objet imposant sur La Nouvelle Abstraction Américaine 1950-1970 , un énorme presque obèse double livre d’Art  de Claudine Hunblet sur la peinture américaine, qui m’a été offert il y a un quelques années. Presque tout de suite, parce que finalement les « États Unis d’Amérique » avec cette petite musique, se déclinent dans mes souvenirs en couleurs bien merchandisées avec la poétique de ses paysages et la sémantique de ses villes, du gigantisme, du pathétique.

Et dès la première page du Ciel de Bay City, un titre de partie avec une datation d’époque, généraliste à dessein, comme un panorama de la peinture de « ces années-là », présenté par époque-phare, puis tout de suite un lieu, Bay City.

Alors, Bay City, ce serait ça ou ça, encore un peu de ça, et sûrement un peu tout ça aussi.

Et l’irruption d’un « je ». On a appris depuis longtemps à se méfier de ces « je » qui pactisent l’autobiographie avec le diable, et c’est ici plutôt un guide à travers ce qui n’est pas une simple auto-biographie. Nathalie Sarraute se rappelle à nous avec son dialogue avec un autre « je » pour s’auto-tester, vérifier le souvenir, ici, c’est une confrontation avec des époques, mais ce « je » est une sorte d’héliotrope avec l’histoire d’une femme pour soleil, presque une asphodèle.

Du temps et des souvenirs on s’attendait à en trouver après un coup d’œil au quatrième de couverture. Amy, une femme d’origine juive polonaise élevée dans les années 70 à Bay City Michigan, hantée par ce souvenir de la World War II qui n’est pas le sien.

Des marques temporelles, du général à l’instantané, évidentes ou emblématiques, et symboliques bien sûr, on en trouve, mais elles sont changeantes comme le ciel, comme au cinéma, ces plans fixes en accéléré qui voient défiler le passage des nuages et des saisons, avec une fausse rapidité et qui n’ont de cohérent que la fixité du ciel. On pense à cette scène du Ravissement de Lol V Stein, ou l’héroïne se voit à travers une fenêtre comme un papillon épinglé dans un cadre, Lol tourbillonne sans temps comme Amy, l’Américaine. Des vies qui basculent en un instant, pour Amy, c’est à l’occasion de ses 18 ans, la Fête de l’Indépendance, l’incendie qui ravage maison, famille et raison. Des vies qu’on passe à revivre dans la discontinuité du « je ne sais pas » et du « je n’arrive pas à y croire », à ré-écrire comme on ravaude avec ou sans pièces.

Mais mais dans le Ciel de Bay City , il y a une tristesse très particulière, celle des gens qui passent leurs doigts sur leurs cicatrices avec trop de profusion dans le souvenir et trop de précision dans l’amnésie. On nage entre souvenir, scarification, déchirure et abus d’albums photo.

Le sujet vous me direz, Shoah et Diaspora, a souvent cet effet sur biographe et narrateur, mais on parle aussi et surtout ici d’une enfant qui devient femme, et ce dans un contexte très socio économiquement marquant. On est loin d’un Roth, qui transcende la persécution de l’Histoire en libération narrative, en histoire avec un bien plus grand petit « h » en terme de dimension litéraire.

Cette histoire d’une enfant avec un vrai problème respiratoire de naissance et qui aurait dû mourir comme sa sœur, horriblement tutélaire, est engloutie dans le néant dès sa sortie.

« On ne sait que faire de moi, c’est bien dommage pour les autres ».

Le présent, temps maître de ce livre, est celui des flocons qui fondent, des arbres que l’on ne voit pas grandir, des images qui défilent comme à travers les vitres d’un train, qui ne déporte pas justement. Elle n’est pas comme son amie Rutkas, « cette fille qui sait quel destin l’attend, mais qui continue à vouloir vivre », qui fascine de force comme ses déportés.

Le Ciel de Bay City surplombe aussi une histoire de femme américaine, avec beaucoup d’abandon, dans tous les sens du terme, sur les banquettes de voiture et dans les yeux des gens laissés en bord de route. Il y a de l’urgence, de plus en plus mimétique au fur et à mesure que l’écriture s’emballe, presque comme une peine à jouir, loin d’une Elfriede Jelinek, qui lutte aussi quelque part avec son Allemagne, historique, machiste et économique. Une sorte d’anorexie-boulimie consumériste des autres en miroir, des hommes, des « on », des choses, mais comme indifférenciées, juste dans l’avalement pas dans l’accumulation. Oui, on nage en pleine société américaine, mais Amyricaine. « La chanson de notre bonheur, ce n’est pas le moment, prenons plutôt l’aire de repos ». On lave des moustiquaires, mais sans chanter la mélodie du bonheur. Il y a une forte amertume que seules ces femmes auteurs du XX° semblent avoir développée, une amertume de femme non dénuée de grâce mais qui reste en acte manqué, dont on a envie de dire que ça sent son aigreur, comme les « pires » pages de douleur d’une Annie Ernaux, celles de la Femme gelée, celles de la frustration et de la solitude où les hommes comptent peu finalement, si ce n’est comme décor.

Au fil des pages, peu d’évènements semblent réellement marquer Amy, faire date historique, et on est étonné que la naissance de sa fille ne soit pas une remise en question, une perturbation séismique. Parce que le vrai problème du livre semble celui de l’origine, si emblématique de la culture juive et donc de la Shoah et des ses survivants et descendants. Mais c’est aussi cette naissance ratée, ce passage à l’âge adulte raté, une sorte de cancer dont la mutation est si rapide que l’on ne peut en connaître la cellule souche, et surtout cette mort ratée dès l’enfance, qui font tourner en rond. Les derniers paragraphes de l’œuvre reprennent en anaphore « depuis quelques jours », sans point d’ancrage, sans datation, sans avancée du temps que celui du vécu immédiat. C’est le déménagement de sa fille pour un bien symbolique sous-sol « où on n’aimerait pas mettre les pieds », mais où l’on va se blottir, parmi les amis endormis, les fantômes familiers et les pleurs de douleurs inconnues mais qui font écho. Et de fait, il y a peu de sanglots dans ce livre, juste la plainte de la mère d’Amy, la mère de la sœur morte, et cet inconnu qui dort dans la chambre de sa fille.

La conclusion du livre laisse sur la faim et c’est justement ce qui est le plus juste du livre. Pas de Basherté, et sans cette Grâce, on reste en attente d’un destin, l’attente de dieu, en pleine hypomanie. L’holocauste de l’auteur, c’est la notion même de temps sans histoire, presque la vie juste, contre laquelle l’écriture de Catherine Mavrikakis lutte désespérément à coup de marqueurs temporels, dans un combat sans issue. « De vivre on ne peut guérir » dit son personnage, mais quand on refuse une mort banalisée, offerte dès l’enfance et loupée à une infinité de reprises, n’est-ce pas rappeler  le principe même de l’écriture.

Je ne vous ferais donc pas l’affront de vous citer la dernière ligne.

Chronique rédigée par Clémentine Castaing

Quatrième de couverture :

Dans cette ville du Michigan où elle est née, entre supermarché, autoroute et lycée, tout destine Amy à l’adolescence sans histoire d’une jeune Américaine type. Tel est bien le souhait de sa mère, juive polonaise venue sur ce continent tout neuf pour tenter d’échapper au passé familial. Mais dans la maison de tôle de Veronica Lane, les fantômes ne se laissent pas oublier. Les nuits d’Amy sont hantées par d’horribles cauchemars, où resurgissent étrangement les suppliciés de la Deuxième Guerre mondiale, comme aussi le visage de sa soeur aînée morte à la naissance. Ses jours eux sont habités par de sourdes obsessions, qui peu à peu se matérialisent dans une course contre la montre pour échapper à la malédiction familiale, dont le ciel toxique de Bay City se fait l’écho. Le roman détaille les jours cruciaux de 1979, pendant lesquels le destin de la narratrice va basculer : le 4 Juillet, fête de l’Indépendance et jour de ses dix-huit ans, la maison de tôle prend feu. La famille entière part en fumée, dans un saisissant retour de l’histoire, laissant Amy face à son présent.



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