Carrefour des Nostalgies d'Antoine Laurain

carrefour des nostalgiesCarrefour des Nostalgies d’Antoine Laurain aux éditions Le passage

Le sujet :

François Heurtevent était maire d’une ville de province et il vient de perdre les élections. Alors forcément il déprime et se sent désœuvré. Il s’isole dans un appartement ayant appartenu à son mentor en politique et dans lequel il n’a pas remis les pieds depuis environ 25 ans. Il se penche alors sur son passé et plus exactement sur une photo de classe de lycée. Au cours des quelques semaines suivantes, il retrouve certains des élèves qui y figurent.

Mon avis :

Je ne sais pas pour vous, mais moi, parmi toutes les choses que j’aime, il y a les adverbes, les digressions (d’où les parenthèses et inversement), les métaphores, les coquilles saint Jacques et, à la réflexion, les énumérations.

Mais voilà, même si les coquilles saint Jacques sont l’aliment que je préfère entre tous, cela ne m’empêche pas aussi d’aimer plein d’autres choses (mais un peu moins) et je n’en cuisine évidemment pas tous les jours ! Si je vous sers cette métaphore maintenant c’est parce que l’an dernier j’ai adoré quasiment d’idolâtrie Fume et Tue (bon, disons plus simplement que j’en ai parlé avec autant de passion que de sincérité et que je l’ai offert plein de fois autour de moi tant mon enthousiasme était grand) et que, forcément, l’attente envers Carrefour des nostalgies était exigeante et la tentation de comparer le nouveau roman d’Antoine Laurain (le 3e) avec le précédent était quasi inévitable et forcément porteuse de déceptions potentielles comme ce fut le cas pour l’écoute de Let’s dance après celle de Heroes ce qui ne m’empêche pas d’aimer ces deux chansons, de m’être cassé la voix en chantant l’une et l’autre et d’adorer Bowie, tout Bowie.

Je ne prends pas ce dernier exemple au hasard car dans son roman, Antoine Laurain évoque justement Heroes (P.177), ma chanson culte, et c’est sans doute une des choses que j’aime chez lui : cette façon d’émailler ses récits d’anecdotes et références culturelles habilement placées et sans lourdeur (contrairement à Jean Teulé par exemple). Cela va des assiettes à la girafe chères aux amateurs/trices de porcelaine ancienne à Biologie des passions de Jean-Daniel Vincent dont je parlais ici-même avec enthousiasme la veille de lire la page 212 de Carrefour des nostalgies en passant par le louchebem (que je parle) et moult évocations qui me parlent également, qui font écho à ma propre culture sans doute nettement moins étendue et assurément moins profonde que celle de l’auteur. J’ai retrouvé cette forme de connivence intellectuelle dans chacun des livres de Laurain et c’est sans doute une des raisons que me fait les aimer : ils flattent vaguement mon égo et j’ai l’impression de savoir moi aussi vachement trop plein de trucs méga intéressants en les lisant.

Mais ce n’est pas la seule raison. J’aime l’écriture fluide, ciselée, élégante (mais sans préciosité) d’Antoine Laurain et, avec Serge Joncour, c’est sans doute l’auteur actuel dont je préfère le style. Je mets volontairement Philippe Jaenada et Annie Ernaux à part tant je trouve qu’ils ont chacun plus qu’une plume qui me plait : ils ont créé un style particulier et parfaitement reconnaissable.

Vous l’aurez compris, j’ai aimé les 300 pages de Carrefour des nostalgies et il ne m’aura fallu que deux jours pour en venir à bout mais je l’ai aimé comme j’ai aimé Ailleurs si j’y suis le premier roman de Laurain, avec quelques réserves. Alors qu’est-ce que je lui reproche en dehors de n’être pas Fume et tue ?

Tout d’abord un démarrage trop lent. L’auteur campe le décor pendant près du tiers du livre. Cette première partie n’est certes pas sans intérêt et le portrait que l’auteur brosse du paysage politique est même plutôt réjouissant mais il n’est pas nécessaire à l’intrigue qui se déroule ensuite sur un mode particulièrement linéaire qui laisse finalement peu de place au suspens (on n’est certes pas dans un polar mais quand même !) et énormément à des hasards énooooormes voire pour le moins capillotractés (on se croirait parfois en pleine recherche d’indices dans un épisode des Experts) pour lesquels l’auteur se donne lui-même l’absolution non pas dans le confessionnel où son héros pénètre pourtant mais lors d’une séance de divination où, miracle, il tire à diverses reprises la carte signifiant le hasard ! Comme c’est pratique !

Oui, bien sûr, les hasards existent dans la vie mais on en parle toujours au passé, on s’y réfère en toute connaissance des tenants et des aboutissants et on les raconte a posteriori, non pas pour les conclusions elles-mêmes qui sont connues de l’auditoire mais pour le cheminement qui y conduit. J’aurais trouvé nettement plus subtil et intéressant que le narrateur nous explique d’emblée « voilà ce que j’ai découvert et comment » comme dans n’importe quel épisode de Columbo (on sait d’emblée qui est l’assassin, tout l’intérêt résidant ensuite non dans la réponse à la question « qui » mais dans la résolution du « comment je le sais »). Parce que, dans les faits, on devine assez vite certains des ressorts de l’intrigue, on les voit arriver gros comme des camions de pompiers sirène hurlante et, à mon avis, l’intérêt du livre ne réside pas là. Le narrateur lui-même porte finalement peu d’intérêt (voire aucun !) à certaines des révélations et découvertes pourtant énormes et bouleversantes auxquelles il est confronté. Alors on n’y croit pas et pire peut-être, on s’en fout un peu de ne pas y croire.

Vous allez dire que je fais une fixation mais tant pis, j’assume, l’auteur avait parfaitement réussi un brillant exercice de construction non chronologique dans Fume et tue et cela lui permettait une approche plus analytique qui donnait une dimension tout autre à ses personnages et à leurs agissements dont le hasard n’était pas non plus exempt.

Carrefour des nostalgies manque un peu de profondeur à l’image de ces rencontres que le narrateur organise à la chaîne avec ses anciens camarades de classe auxquels on ne s’attache pas plus que lui (pourquoi eux ? pourquoi cette classe précise (le hasard, bien sûr…) dont il ne semble d’ailleurs pas conserver un souvenir impérissable) sans autre finalité que ces moments de retrouvailles et sans aucune volonté de relations durables.

Subsiste une question qui me titille les méninges depuis fin août : Antoine Laurain n’a-t-il pas finalement écrit une 3e variante d’une même histoire, celle d’un bourgeois quinquagénaire (ce que l’auteur n’est pas – encore ?), marié, cultivé, aimant la bonne chair et les antiquités, dont la vie jusqu’ici parfait exemple d’équilibre et de réussite prend soudain un tournant inattendu et plus ou moins insolite suite à un grain de sable et qui navigue ensuite entre lâcher-prise et reprise en main. N’a-t-il pas une fois de plus tourné autour des mêmes questions sur l’identité et la dépendance, sur notre aptitude ou non à provoquer ou au contraire à subir les changements qui interviennent dans nos vies ?

Conclusion :

Ma lecture fut agréable et légère comme certains vins que l’on a plaisir à boire frais l’été mais Carrefour des nostalgies n’est pas un Romanée Conti et ce roman ne me marquera pas durablement. J’attends le 4e roman de Laurain et d’ici là, je continue à dire, écrire, répéter tout le bien que je pense de son écriture en général et de Fume et tue en particulier que j’ai dégusté comme un Pétrus. J’encourage tout le monde à lire ce livre RE-MAR-QUA-BLEUHHH (et je pèse mes mots).

Chroniques réalisée par Quoi de 9 Cécile ?

Quatrième de couverture :

François Heurtevent a perdu les élections. Il n’est plus que l’ex-député maire Heurtevent. Un citoyen ordinaire. Son téléphone ne sonne plus et son agenda est désormais vide… Depuis sa défaite, des souvenirs se bousculent dans sa tête. Principalement ceux liés à André Dercours, dit « Derk », un vieux routier de la politique, auprès duquel il commença sa carrière au début des années quatre-vingt. Parmi les cartons qui reviennent de sa mairie, il découvre une photo de classe du cours Levert, vieille de trente ans, sur laquelle il a du mal à se reconnaître. En proie à la mélancolie, une question lui traverse l’esprit : que sont devenus les adolescents de la photo ? Le voilà qui s’installe dans l’ancien appartement de Dercours et convoque un ami des services secrets pour retrouver les coordonnées de ses anciens camarades. Clément Jacquier est devenu réalisateur de films érotiques, Delphine Poisson est coiffeuse, Jérôme Auberpie est entré dans les ordres… De rencontres en hasards, sa promenade le mènera jusqu’aux comptes à numéro de Genève, jusqu’aux secrets qui n’auraient jamais dû être dévoilés. Ceux qui dorment dans les vieux dossiers et parfois même dans les puces des ordinateurs…



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