Courts-circuits d'Alain Fleischer

Courts-circuitsCourts-circuits d’Alain Fleischer aux éditions Le Cherche Midi

Alain Fleischer est un auteur prolixe. Beaucoup de romans publiés ces derniers temps, pas forcément liés à la rentrée littéraire, Fleischer plonge encore plus profondément dans ses thématiques de prédilection: les liens entre la photographie et la littérature, l’autobiographie fictive, la mort et l’érotisme comme compréhension du monde… Courts-circuits, son dernier opus, condense le meilleur de Fleischer, à la croisée du roman à tiroirs et de l’image-texte (Deleuze aurait surement approuvé).

D’autant que Fleischer est un personnage fascinant, de par ses fonctions – directeur d’une des meilleures institutions françaises (le Fresnoy) trop peu reconnue, – et de par sa production – auteur prolixe, photographe mérité, cinéaste à ses heures et j’en passe. Fleischer appartient certainement à la catégorie des touche-à-tout, la spécialisation restant un symptôme bien actuel. Dans Courts-Circuits se déploie ce qui fait maintenant un style: histoires mises en abîmes, magie des causes et des conséquences et surtout, don d’ubiquité, déployant la narration aux quatre coins du monde (Sollers, le cosmopolite et ami n’est jamais loin).

Le récit débute dans un paysage désertique, une « petite ville de Bohême », où  un voyageur fait la rencontre d’un tailleur, alors qu’il cherchait à se restaurer. Le narrateur commande au final un manteau, en prévision de l’hiver et rencontre par la même une jeune femme. De là s’enfile comme les perles d’un collier, une série d’histoires autour de personnages plus ou moins liés. On retrouve cette double rencontre (une femme et un manteau), dans le dénouement final, comme si pour s’attaquer à la fiction, il fallait toujours commencer par la fin. C’est en tout cas ce que démontre Fleischer, nous faisant passer par mille chemins de traverses, sans imposer la fin comme le dénouement du ressort dramatique. On n’est pas chez Colombo!

La virtuosité de Fleischer réside dans sa capacité à nous perdre au cœur d’une série de « tableaux vivants ». La multiplication des espaces, passant d’un shooting dans un Londres moderne (histoire de la mannequine noire Isa), à une ville italienne, à un Los Angeles pris dans le tumulte hollywoodien a de quoi parfois dérouter. Fleischer se rapproche d’un Gombrowicz lorsque le parcours d’une mouche démontre que, d’un cadavre pendu dans sa chambre à un joueur de baseball, ce détail de l’histoire peut avoir des conséquences terribles. L’effet papillon, à certain moment démonstratif, réduit parfois la capacité « imageante » de l’écriture.

C’est en revanche dans sa capacité à projeter certains images quasi photographiques, que Fleischer passionne toujours autant ses lecteurs. Dans un passage sublime, condensé de ses thématiques, l’itinéraire de la jeune Amalia effleure le récit tragique sans jamais tomber dans le pathétique. Recueillie par Krauss qui est venu en Amazonie récupérer un piano, Amalia la prostituée ne peut croire en la bonté de cet homme qui ne veut pas la toucher. Elle se jette fatalement dans les griffes de la mort (Juanito, l’ivrogne qui la pourchassait, lui prend ce qui lui reste de liberté). Fleischer écrit la reconstitution terrible d’un destin funeste, en distillant une réflexion inédite sur la prostitution:

« On dit que la prostitution est le plus vieux métier du monde, c’est surtout le premier commerce autour du premier échange, c’est l’organisation de l’économie autour de la première activité. La société commence à se constituer avec le couple et la famille, mais l’économie de la société commence avec la prostitution, quand il n’y a encore aucun autre bien à convoiter ou à offrir, à échanger ou à monnayer, que le corps lui même, avant tous les autres biens dont le corps ne cesse de s’enrichir et de s’entourer au fil des siècles, à commencer par la nourriture, les breuvages, les vêtements, les parures, les bijoux, les logis. », explique Krauss à Amalia.

Les personnages s’agrègent par la suite autour du corps d’Amalia, comme les clients sur la prostituée disponible. L’image est à la fois fataliste et teintée d’une sublime laideur. Le corps est souillé plusieurs fois, notamment par un prêtre dont la nécrophilie l’absout de tout péché de la chair.

Ces images fortes résonnent comme une mélodie particulière au delà de toute sensiblerie. La narration semble épouser les mêmes circuits qu’une suite photographique. C’est en ce sens que je parle de puissance « imageante ». Cette capacité provient de l’accumulation de formes verbales indirectes, qui pose une certaine distance: celle du voyeur, celle du photographe-narrateur, celle d’un spectateur qui ne jugerait pas, mais éprouverait par procuration:

« Ils s’installent tous les deux dans la cuisine, où un gros ventilateur Made in China distribue une illusion de fraicheur en brassant l’air ambiant. Sa mère lui dit que si elle doit être hospitalisée, au moins elle bénéficiera de l’air conditionné, et cela laissera le temps à la réparation d’être effectué chez elle. Elle allume une cigarette, et après quelques bouffées, elle est prise d’une vilaine quinte de toux. Karel lui reproche de fumer encore, alors qu’elle a abusé du tabac pendant tant d’années, ayant en outre subi le tabagisme de son père… »

En réponse à Jacques Henric sur sa manière d’écrire, dans le dernier artpress, Fleischer explique ne pas taper ses romans. Il les dicte à sa femme: « c’est ma dictée qui me fait dire ce que j’ai à écrire. Je trouve le texte en le dictant (…) Dans la situation de devoir dicter, m’apparaissent les mots, les phrases. J’écris donc sans inscrire. » (AP359, p. 61)

Avec une dimension sonore amplifiée, c’est bien un auteur de la transition et de la transmission, qui se livre ici à des histoires très cinématographiques. Il n’est donc pas étonnant de retrouver l’auteur lui-même, qui aime à se jouer de la réalité des faits: sa rencontre dans un restaurant à Montréal avec l' »artiste du souvenir » Christian Bolthanski ou bien encore Godard, évoqué dans le livre, par le film que Fleischer réalisa à son sujet (un film où seul Godard a la parole).

Courts-Cicuits est en fin de compte un roman du je/jeu, à même de court-circuiter les frontières étanches de la réalité et de la fiction, des médiums artistiques et des narrations. J’ai peur qu’à force de vouloir être partout à la fois, Fleischer ne frôle parfois ce nul-part du roman initiatique.

Chronique rédigée par Damien Delille

Quatrième de couverture :

Par une brûlante journée d’été, le narrateur arrive dans une petite ville de Bohême, déserte, avec l’espoir de s’y restaurer, croit-il. Mais avant qu’on le retrouve, trois mois plus tard, de retour, pour découvrir ce qu’il est vraiment venu chercher là, il se sera effacé, passant le relais à une multitude de personnages, aux quatre coins du monde, dans des situations révélatrices de leurs destins, en ces moments particuliers où ils ont pris la décision de changer de vie. Il arrive que, par hasard, l’un ou l’autre revienne, croisant le chemin de celui ou de celle avec qui l’on se trouve.

Dans ce vaste roman à tiroirs, les récits s’emboîtent les uns dans les autres, comme des poupées russes, mais il se peut qu’une histoire ait de plus grandes proportions que celle dont elle semble issue. Le narrateur revient parfois, à l’occasion d’un court-circuit, là où le roman retrouve ce « je » de la première personne. Il arrive aussi que le livre accueille des personnages venus d’autres romans ou nouvelles du même auteur, certains lecteurs ayant ainsi la surprise de les retrouver tandis que les autres feront rapidement leur connaissance. Quant à l’auteur lui-même, certains le reconnaîtront ici ou là, malgré les masques de l’anonymat ou du travestissement.

Ainsi, d’une certaine façon, ce roman et ses thèmes, avec ses personnages et leurs obsessions, les uns et les autres récurrents, prennent place étrangement plutôt au centre qu’à la suite des précédents ouvrages d’Alain Fleischer, un lieu où tout converge et d’où tout peut être redistribué.



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