La Barque Silencieuse de Pascal Quignard

La barque silencieuseLa Barque Silencieuse de Pascal Quignard aux éditions Seuil

Périlleuse entreprise que de rendre compte de La barque silencieuse,  eu égard à la notoriété grande de Pascal Quignard, et à la nature si particulière du travail éditorial ici continué par ce sixième volume du Dernier royaume.

Comme à son accoutumée, Quignard mène son lecteur dans l’entrelacs de son érudition et de sa mémoire, faites ici d’anecdotes et de citations, de maximes et d’étrangetés, de moments de l’enfance, d’expériences et de lectures, le fil rouge étant l’attitude devant la mort, le suicide, la liberté grande, la solitude, le temps, et l’athéisme – cette quête du lettré, telle que la définit Quignard, hors de laquelle toute vie paraît fade et inutile. Retour vers un intérieur prénatal, recherche de ce qui est caché, mais sans volonté de s’exposer en pleine lumière. Primauté de l’esprit, puissance du vivant – exit la sentimentalité. Le périple est empreint d’un désespoir en maraude, Quignard mène sa barque au hasard de sa liberté.

Pour ce faire, pas de longs exposés, ni de brillantes démonstrations, mais la juxtaposition de courtes et lumineuses séquences, qui, sous des dehors de promenade – osons dire au fil de l’eau -, sont autant de moments précieux, une alternance de pages parfois difficiles (un dictionnaire de mythologie grecque et latine peut s’avérer utile …) et de scènes plus quotidiennes, le tout entrecoupé de narrations, de contes, telles ces très étonnantes Fêtes des chants du Marais. On lira avec une réelle émotion, entre autres choses, les quelques pages consacrées à Mazarin au soir de sa vie, ou aux derniers instants d’Henriette d’Angleterre, qui sent son nez refroidir, son souffle s’en aller, et la mort la prendre : « on prévient Bossuet » qui se trouvait là « à lire dans le parc, dans un fauteuil de toile, à l’ombre » – aujourd’hui on dirait un transat. Saisissant raccourci : les Inuits aussi, nous dit Quignard, sont très attentifs à la température de leur nez, preuve qu’ils sont vivants, contrairement à ces crânes à qui il manque, justement, le petit appendice. Quant à Bossuet, il ne lui restait plus qu’à rêver à l’oraison funèbre qu’il consacrerait à la défunte.

Une composition qu’on voudrait dire baroque, si le terme n’était pas galvaudé, un ars mortis, un récit en prose poétique, mais d’une prose immédiate et touchante – on lit que Maurice Rollinat, poète « décadent », fin de siècle, dont on se souvient que ses Névroses parurent sous couverture jaune en 1884, la même année que des Esseintes, a épousé en son temps l’arrière-arrière-grand-tante de l’auteur de la Barque silencieuse. Rollinat/Quignard : pardon, je m’amuse aussi de ces collisions-là. Rollinat n’aurait pas réprouvé la danse du regret, qui oblige le fiancé évincé à danser devant toute l’assistance avec la mariée de l’autre, sans bruit.

La grâce tient dans la légèreté de l’entreprise, procédant par touches, une mélancolie de la langue (des langues), et notamment du latin, qui n’est pas d’église. Nul procédé, pas de machinerie – mais une façon d’écrire translucide, une sorte de respect du lecteur qui s’interdit de jargonner. Si Onfray est un terroriste, Quignard sera un aristocrate. Le père de Sèze, jésuite de son état, et non des moindres, me faisait remarquer qu’où qu’on aille, on trouvait toujours l’athée de service, ce qui, entre nous, est bien commode. Disons qu’on aimerait qu’il soit toujours de la qualité de ce lettré qu’est Pascal Quignard. Nulle lourdeur dans son propos, pas de têtes à couper, la simple constatation qu’à ses yeux le temps de la chrétienté est révolu. Avec cette mélancolie aussi qui lui fait remarquer qu’aujourd’hui « les églises étaient devenues les seuls réservoirs de vide, de profondeur, d’abîme pour les quelques athées qui persistaient dans ce monde ». Bel aveu.

Un mot pour finir. Quignard m’apprend que, en pays messin, lorsque le maître de la maison est mort, le fils aîné descend dans la cave pour « avertir le vin », en frappant chaque tonneau, lui disant en dialecte, « Notre maître est mort ». De la même façon, Quignard dit la mort de Dieu, et il vient sans cesse cogner à nos cerveaux pour nous le rappeler. « Je nomme athée, écrit-il, celui qui vit sans dieux, dont l’âme est sans foi, dont la conscience est exempte de peur, dont les mœurs ne s’appuient pas sur des rites, dont la pensée est sauve de toute référence à dieu, diable, démon, hallucination, amour, obsession, dont la mort est accessible à l’idée de suicide, dont l’après-mort est néant ». On peut ne pas l’entendre de cette oreille, et laisser parler son cœur.

C’est peu de dire qu’une fois encore on demeure saisi par ce livre – et non pas comme par un de ces romans dont on nous dit que la vertu serait de nous faire encore et encore tourner les pages : mais un bonheur de lecture, un livre curieusement égaré dans cette rentrée littéraire, à lire absolument, aujourd’hui, ou plus tard.

Chronique réalisée par Vincent Wackenheim

Quatrième de couverture :

La Barque silencieuse est comme Vie secrète (Gallimard, 1998). Il s’agit de la recherche d’un mode de vie, plus singulier, plus radical, plus profond, sans jugement, sans société, sans dieux.C’est une suite de contes (la barque des morts, le coche d’eau, le dernier tournois, le dernier abbé, la comtesse de Hornoc, la haine merveilleuse, la fête des chants du marais, Alexandre le Grand au paradis, la fille du gouverneur d’Ise).C’est une suite de petits romans, d’anecdotes historiques, de fragments biographiques (la mort de Madame de La Fayette, Ninon de Lenclos, Henriette d’Angleterre, Arria l’Aînée, Etienne de La Boétie, les derniers jours de Mazarin perdu dans ses peintures, l’enfer de la Réserve, les paradis de port de mer, Pompée à Mytilène, l’exhumation du corps de Bossuet, Thamous à Palôdes).C’est une suite d’étymologies (l’origine du mot corbillard, l’origine du mot liberté, de la négation, du mot vertu, du mot hiver, l’arrivée du chrysanthème à Toulouse en 1831, l’invention du mot suicide).Avec Dernier Royaume, Pascal Quignard a trouvé une forme littéraire nouvelle, une totalité authentique qui intègre l’essai, le moi, l’imaginaire, le conte. Il casse les genres, décloisonne les domaines et brouille les images.



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