Mémoires de Marc-Antoine Muret de Gérard Oberlé Chronique N°2

arton14010Mémoires de Marc-Antoine Muret de Gérard Oberlé, Grasset

En entrant dans la peau de Marc-Antoine Muret, Gérard Oberlé nous propose un merveilleux voyage historico géographique. L’auteur nous plonge dans un XVIe siècle riche en couleurs, véritable passerelle entre un moyen-âge souvent archaïque et un XVIIe siècle plus ouvert et déjà précieux.

Cette biographie romancée nous fait revivre le destin du grand Muret à travers les trois piliers de son existence : l’enseignement, l’homosexualité et l’amour de l’Antiquité Classique.

Figure peu connue des lettres françaises, Marc-Antoine Muret fut pourtant l’un des plus grands Professeurs de lettres de son temps. Orateur de renommée européenne, ses classes furent aussi bien fréquentées par des têtes couronnées que par de brillants élèves tels que Jodelle ou Montaigne. Ami de Ronsard et Baïf, Muret préféra cependant privilégier sa carrière d’enseignant plutôt que son œuvre personnelle. Ce dévouement fut récompensé par les seules « palmes académiques » qu’un enseignant doit briguer : une admiration sans borne de toute une génération d’élèves qui ne manquaient jamais une occasion de porter leur professeur en triomphe.

Mais Muret est une étoile filante qu’il est difficile de suivre. Tour à tour professeur à Poitiers, Bordeaux, Paris et Toulouse, sa sexualité ne lui permit jamais de s’installer dans une Université. Pour échapper au bûcher, Muret fut très vite contraint de fuir une France inquisitrice pour rejoindre une Italie plus clémente vis-à-vis son « orientation ». Venise, Padoue et finalement Rome se révélèrent finalement des terres d’asile providentielles qui lui permirent, dans la sérénité la plus totale, de finir une vie auréolée de lauriers dans un habit d’ecclésiastique.

La sexualité de Muret permet à Oberlé de peindre des scènes tout à fait originales sur le Paris de l’époque. Ephèbes diaphanes et faunes vigoureux n’étaient pas sans charmer cet ogre à l’appétit insatiable. Appétit de « chair » mais également de vin, de gastronomie et d’amitié. Oberlé nous plonge avec truculence dans un Paris gaillard et fripon où les arrières boutiques et carrières souterraines deviennent le théâtre de véritables bacchanales orgiaques.

Avec Muret, vie et littérature se confondent bien souvent. Dandy avant l’heure, Muret fait de sa vie une œuvre où toute rencontre prend une dimension mythologique. Il convient de s’élever au dessus du quotidien banal pour sublimer l’ « instant ». La compagnie des muses est plus agréable que celle d’une bourgeoisie étriquée et d’une aristocratie décevante.

Véritable porte parole de Muret, Oberlé lui permet de donner un dernier cours magistral. Ces mémoires ont en effet l’heureuse vertu de nous transmettre l’envie de prolonger ce voyage parmi les mythes et autres poètes antiques. Comme le dit l’auteur les lettres classiques ont finalement survécu à tous leurs enterrements.

Chronique réalisée par FX Bois

Quatrième de couverture :

 » Les esprits sérieux penseront que pareilles fantaisies ne méritent pas d’être rapportées par écrit. Je leur répondrai que mon récit n’est rien d’autre que bavarderie et digressions, autrement dit vagabondages de geai ou de pie sur les sentiers d’à côté. Quand mon héritier flânera dans vingt ou trente ans dans ces cahiers, il feuillettera ses souvenirs d’enfant et se souviendra de moi en souriant « .

Marc-Antoine Muret a vécu  » deux vies de même durée, mais fort dissemblables, car la seconde fut comme l’antithèse de la première « . Humaniste, professeur, maître de Montaigne et orateur des Papes, il fut aussi hédoniste, poète, grand amateur des plaisirs charnels – ripaille et lupanar. Muret raconte son amour pour toutes les nourritures terrestres, évoque l’esprit de la Renaissance, ses amis de la Pléiade, les réjouissances inspirées de l’Antiquité. Il rencontre, au gré de son errance, une foule bigarrée de personnages hauts en couleurs, gentilshommes et canailles, femmes savantes et courtisans. Dans ce siècle baroque (XVIème siècle), l’Europe renaît ! Mais l’Europe vit aussi avec ses vieux démons, la morale exigeante et les guerres de religion. Marc-Antoine Muret traverse le meilleur comme le pire, mais reste toujours fidèle à ses principes :  » Le plaisir était mon idéal, jouir était ma loi « .

Entre élégance du style et jargon coquillard, bacchanales et rites phalliques, la liberté grivoise et l’érudition vive, jamais pédante, de ces mémoires sont contagieuses. Un roman admirable, plus moderne qu’il n’y paraît : la passion amoureuse d’un homme pour un autre, chassé de Toulouse, condamné au bûcher, forcé de fuir Paris pour Rome.

Gérard Oberlé est l’auteur chez Grasset de Retour à Zornhof (Prix Découvertes Le Figaro Magazine, Prix des Deux magots, 2004), Itinéraire spiritueux (Prix Mac Orlan, Prix Edmond de Rotschild, Prix Rabelais, 2006) et d’un recueil de chroniques musicales (La vie est ainsi fête, 2007). Expert en livres anciens, il est aussi chroniqueur à Lire.



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