Entretien avec Vincent Message, auteur des Veilleurs

Vincent MessageEntretien avec Vincent Message, auteur des VEILLEURS au Seuil

Nous avons proposé à Vincent Message, auteur des Veilleurs, ce premier roman phénomène de la rentrée littéraire, déjà lauréat du Prix Lire, de se livrer avec nous à un jeu et de commenter des citations littéraires célèbres, toutes en rapport avec son oeuvre. Vincent Message a joué avec nous et nous vous proposons de découvrir la partie ci-après.

« Qu’est ce qu’une autre vie sinon une autre intrigue linguistique ? » Pascal Quignard

Il est certain que les fictions contribuent à accroître notre expérience indirecte de la vie. En nous identifiant aux personnages d’un roman, nous détournons un peu de leur vie qui vient enrichir le flux de la nôtre.

« Associer les dormeurs que nous sommes aux dormeurs littéraires, c’est renforcer l’image d’un sommeil cosmique, qui nous touche tous. » Fanny Dechanet Platz


Le sommeil m’intéressait en effet parce que c’est un besoin humain fondamental, qui nous concerne tous, quel que soit par ailleurs notre mode de vie. Cela dit, en interrogeant mon entourage, je me suis rendu compte que chacun développe un rapport très personnel au sommeil : ce sont donc aussi ces différentes façons d’endormis qu’il s’agissait de décrire dans le roman. Ainsi Traumfreund est noctambule, Nexus hypersomniaque,…

« Les hommes cheminent sur la terre comme des prophètes de l’avenir et tous leurs actes ne sont qu’essais et expériences puisque tout acte peut être dépassé par le suivant. »


C’est une magnifique citation d’Emerson, reprise par Robert Musil dans L’Homme sans qualités. J’y retrouve cette énergie, ce vitalisme que j’ai cherché à donner au roman. Il permet de lutter efficacement contre les airs blasés qu’affiche trop souvent la littérature de la vieille Europe… Dans Les Veilleurs, j’ai donc cherché à me tourner vers l’avenir, à parler de choses qui sont encore embryonnaires, comme par exemple notre connaissance de la psyché humaine, des pathologies mentales, etc.

« On n’a pas de visions sans se compromettre avec le mal et s’enfoncer à moitié dans la mort. » Vincent Message


Le personnage qui s’exprime ici s’appelle Darès, c’est un artiste que son activité de création a déçu et qui s’en est détourné précocement. Il reprend l’idée très répandue selon laquelle on ne peut pas créer sans tutoyer la folie et le mal. À vrai dire, c’est une conception que je désapprouve : une des intentions du roman était de montrer que la création intellectuelle et artistique peut aussi passer par une autre voie, et se faire sans perte de contact avec le réel.

« Nous sommes plus curieux du sens des rêves que des choses que nous voyons éveillés » Diogène « Si la vie pouvait n’être que sommeil désappointé » René Char

Les visions de rêve nous attirent parce qu’elles gardent toujours une part de mystère, mais beaucoup de gens s’en méfient également : elles font peur, on n’ose pas les affronter. Dans Les Veilleurs, il s’agissait de tenir à la fois le rêve et le réel, et de trouver le point d’équilibre entre les deux, parce que tous deux sont nécessaires à la construction de notre identité. L’originalité de mon projet consistait donc à envisager le rêve dans un cadre rationaliste.

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » Térence


Cette phrase de Térence n’a rien perdu de sa modernité. C’est pour lui être fidèle que j’ai voulu m’identifier à Nexus, ce personnage de meurtrier menacé par la folie.

« Qui seras tu, cette nuit, dans le sommeil obscur de l’autre côté de son mur ? » Borges

Le sommeil nous délivre de notre identité habituelle et nous permet de découvrir d’autres aspects nous-mêmes, que nous refoulons de jour, et qui reviennent en force de nuit.

« L’imaginaire confit de superstitions a engendré une raison orgueilleuse et sûre de son bon droit. Cette raison étroite à son tour, ne pouvait que faire basculer l’imaginaire vers la nuit la plus noire. » Vincent Message


C’est mon personnage de psychiatre, Traumfreund, qui s’exprime ici. En esquissant une théorie générale de la nuit, Traumfreund cherche à comprendre pourquoi l’imaginaire moderne a un tel penchant pour le nihilisme et une telle prédilection pour les sujets sombres, des histoires de crime aux horreurs de l’Histoire.

« L’homme en tant qu’homme ne peut vivre horizontalement. Son repos, son sommeil est le plus souvent une chute. » Bachelard


Bachelard évoque ici très bien le caractère angoissant du sommeil. Dans beaucoup de sociétés traditionnelles, on ne dort pas en position horizontale, parce que cette position évoque la mort. Cette angoisse ne quitte pas mon personnage de Nexus, qui se fait parfois l’effet d’un mort-vivant.

« Le sommeil est le plus secret de tous nos actes. » Borges


Il est en effet impossible de savoir ce que les autres vivent pendant qu’ils dorment. La science du rêve dépend des récits que veulent bien livrer des dormeurs. C’est tout le problème de Rilviero et de Traumfreund, mes deux enquêteurs, qui cherchent à percer la psychologie de Nexus, mais sont aussi contraints de l’écouter et de lui faire confiance pour en apprendre plus.

« Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? » Kafka


C’est l’ambition de tout romancier qui prend la littérature au sérieux, oui. Il s’agit de faire sortir le lecteur de sa vie ordinaire ; de dépoussiérer la langue pour dépoussiérer le regard que nous portons sur le monde. Je crois que c’est la raison pour laquelle les grands livres sont toujours déstabilisants, au contraire de livres plus faciles qui ne font que nous conforter dans nos habitudes de pensée et nous répéter ce que nous savons déjà.



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