Je ne t'ai pas vu hier dans Babylone d'António Lobo Antunes

Je ne t'ai pas vu hier dans BabyloneJe ne t’ai pas vu hier dans Babylone d’António Lobo Antunes aux éditions Christian Bourgois

Babylone n’a pas bonne réputation dans l’Histoire biblique. Stigmatisée, la cité symbolise la décadence, le mercantilisme, ou encore la corruption. En clair, mieux vaut ne pas s’y rendre. Difficile d’y entrer de toute façon, comme pour le nouveau roman d’Antonio Lobo Antunes.

Titré Je ne t’ai pas vu hier dans Babylone, on aurait dû se méfier, cela ne présageait rien de bon.

On ne saurait que trop vous conseiller de vous munir de provisions. De l’eau et surtout une lampe de poche. Car ce texte n’a rien d’un roman classique. C’est un véritable labyrinthe polyphonique dans lequel Antonio Lobo Antunes nous propose de déambuler. Tout commence par la voix d’Ana Emilia. Épouse d’un policier, elle travaille comme garde-malade et habite Lisbonne. Elle est la mère d’une enfant non désiré, dont l’identité du père reste incertaine. Cette première voix n’est en fait que le prélude d’une longue symphonie. Sur la partition se superposent aussi les voix de son mari, d’Alice, de son père, de Lurdes… Un joyeux concert ? Pas vraiment.

Le roman a pourtant une unité mesurée : cinq parties correspondant à une heure précise de la nuit. À l’intérieur de cette première scansion, il y a toujours un quatuor. Difficile portant de cerner qui est le musicien : heureusement, Michelle Guidicelli, la traductrice du roman, devient un vrai chef d’orchestre, et nous indique les personnages de cette tragédie en cinq actes. Sa préface est notre oasis.

Du coup, le puzzle prend forme : chaque personnage raconte son histoire, parle de lui et des autres. Mais en fait toutes leurs histoires n’en forment qu’une seule dont le centre a été un homme redoutable que tous ont connu. Il s’agit d’un ancien agent de la police politique, dont le nom sera tu jusqu’à la fin. Celui-ci aurait tué le mari de sa maîtresse. Son discours se mêle à celui des autres protagonistes.

Le concert prend des allures de chants funèbres. La mort y est omniprésente. Chaque soliloque réveille des images douloureuses : tortures, violence, abandon, rejet, avortement… Chaque cogitation est propice à l’évocation du souvenir : c’est bien souvent un incessant télescopage passé, présent.

Chaque narrateur prend la parole avec une seule, longue et unique phrase par chapitre. Pas de pause, pas de répit : c’est un véritable foisonnement verbal entrecoupé, intensifié par les discours fragmentés des fantômes de leurs passés. Hantés par l’enfance, décimés par le présent, les personnages sont obsédés : la poupée, le chêne vert, la boucle d’oreille, la bicyclette, les corbeaux, les coups de cuillère sur une boîte en fer blanc, les planètes éteintes… Cette ponctuation périlleuse et fatigante nous oblige à persévérer pour découvrir la cohérence intime de chaque personnage.

Je n’ai pas vu hier dans Babylone esquisse une parole évanescente. La mélopée, ponctuée d’une intensité dramatique aurait pu être juste. Mais la fracture est formelle, le texte est rongé de l’intérieur : l’obscurantisme des discours morcelés et obsessionnels finissent par nous laisser aux portes de la cité déchue. La partition trop complexe nous enferme, et nous étouffe. Une cacophonie sur laquelle on s’accordera à dire qu’il vaut mieux l’éviter…

Chronique réalisée par ActuaLitté

Quatrième de couverture :

«Il doit être minuit parce que les bruits, ceux du jardin, ceux de la maison et ceux de ma femme qui a fait partir les chiens en les fouettant légèrement avec une branche
- Fichez-moi le camp
Elle a attaché la chienne en chaleur dans le garage et je parie qu’elle s’est couchée parce que pas de lumière dans le couloir ni dans la chambre dans laquelle je ne pénètre plus depuis des siècles, je reste ici très loin d’elle avec tout ce silence et cette obscurité entre nous, pas de froissement de draps ni une latte du lit quand elle change de position, les lampadaires d’Évora de l’autre côté de la maison, par cette fenêtre des bruyères, même mon reflet a disparu sur les vitres»

«Qui parle, tout au long des immenses coulées qui forment les fleuves de l’oeuvre d’Antonio Lobo Antunes ? Et à qui ? Peu importe après tout : ces voix se mêlent, leurs monologues intérieurs se croisent sans rompre la solitude où chacune ressasse ses obsessions. C’est toujours le même livre, et pour qui est sensible à cette écriture en incises, à ce trouble, à ce vertige verbal, c’est un bonheur toujours renouvelé.» (Isabelle Rüf, Le Temps)



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