Regarder le soleil d'Anne Provoost

images Regarder le soleil d’Anne Provoost aux  Edition Fayard

Il est des romans qui, l’air de rien, nous laissent une étrange impression de malaise … Douze tranches de vie racontées par une enfant, dans la campagne australienne où se complait sur la terre rouge, un soleil écrasant. Quelque chose de « Bagdad Café » sans le Café ! Descriptions, perceptions, sensations sont le roman et priment sur les faits. Ce qui se passe ici peut être dramatique, n’est jamais raconté comme tel, mais obsède jusqu’à la mélancolie. Le vent et la poussière omniprésente nous y aident, sûrement ! Chloé, la narratrice d’une dizaine d’années, passe ses journées dans le ranch de ses parents, attachée, fusionnée à une mère devenant aveugle. Et elle raconte ; plutôt elle témoigne de ce qu’elle perçoit de son monde, la nature, les chevaux, les hommes, la famille et ses secrets, et surtout sa mère, Linda, personnage centrale de son récit . Cette mère, photographe, qui mitraillait sans cesse le quotidien, ogresse d’images volées, allant jusqu’à provoquer la colère et l’éloignement de sa fille aînée Llana, ne peut plus bientôt qu’en deviner les contours. C’est comme « regarder le soleil » en face, une clarté aveugle et puis le noir… Cette mère que Chloé aime et déteste à la fois, est observée, scrutée avec adoration et dégoût, cette mère si proche et en même temps si lointaine. Tous les détails, infimes soient-ils, nous deviennent familiers, comme si la fillette nous rendaient voyeurs bien malgré nous de son intimité, des milliers d’instants arrêtés sur ses goûts, ses manières, ses désordres, ses élans, ses brusqueries, ses accès de joie, ses peurs et sa souffrance. Petit à petit, Chloé semble plus à l’aise dans sa description, son vocabulaire s’enrichit, son prisme s’élargit. Elle mûrit et nous donne à lire un beau portrait, sans concession, d’une femme, d’une mère sous le regard lucide de son enfant. Milan Kundera disait dans un de ses articles que la psychologie n’était pas née de la philosophie et des sciences, hypothèse communément admise, mais bien du roman du XIXème siècle en Europe, par la description minutieuse du voyage intérieur des personnages. Ce détournement déli- béré du savoir ( !) se ferait au profit d’études narratives subtiles croquant ceux-ci comme autant de caractères à facettes singulières. Chez Anne Provoost, la psyché de Chloé renvoie à celle de sa mère, en jeu de miroir mais à sens unique. Jamais Linda ne lui retournera son regard ; au plus près d’elle, Chloé se construit lentement pour finalement accepter d’en être une partie. On ne peut renier sa filiation ! Puis tombe la neige… dans l’outback australien, là où toutes les deux vont se retrouver avec le même ressenti. Il est des romans, qui l’air de rien, nous laissent une étrange impression de bien agréable malaise !

Chronique rédigée par Marie Germain

Quatrième de couverture :

Dans un ranch de l’outback australien, une fillette, Chloé, vient de perdre son père. Elle reste seule avec sa mère, Linda, qui devient progressivement aveugle. Linda continue de faire tourner la ferme, mais elle perd peu à peu le contrôle de la situation… et de sa fille, qui profite de cette liberté toute relative pour errer dans la campagne. En une série de chapitres narratifs nous est dépeinte, par le biais de l’enfant, la lente décomposition de la mère. De grandes émotions sont décrites, mais de manière voilée, ainsi que l’on doit regarder le soleil : indirectement, ou à travers un filtre.

Un roman poignant, admirablement servi par une sobriété de moyens qui lui confère une étrange poésie et un charme insidieux, comme la poussière rouge du bush.

Présentation de l’auteur

L’auteur, Anne Provoost, écrivaine belge, née en 1964, écrit aussi pour la jeunesse. Elle vit et travaille à Anvers. « Regarder le soleil » paraît en 2007, en langue néerlandaise et reçut le Prix Triennal de la Prose en Flandre en 2008. Peu connue en France, elle est portant traduite dans une quinzaine de langues. Un de ses romans « Vallen » ( Le piège 1994) a été adapté au cinéma sous le titre « Falling » , réalisé par Hans Herbots en 2001.



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