Conquistadors d'Eric Vuillard

arton14039-d4443Conquistadors d’Eric Vuillard aux éditions Léo Scheer

Notre imaginaire se nourrissait jusqu’à ce jour, en matière de conquêtes espagnoles, et de destruction des cultures précolombiennes, de quelques vers des Conquérants de José Maria de Heredia, (« …routiers et capitaines, Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal. » etc. etc.), de la gueule de Klaus Kinski dansAguirre, la colère de Dieu, voire, pour les nostalgiques, des costumes de Tintin, du capitaine Haddock, ou de Tournesol sur le bucher dans le Temple du soleil. On croyait en avoir fini avec cette épopée-là.

On pourra désormais ajouter Conquistadors d’Eric Vuillard sur nos étagères, tant ce roman devrait marquer cette rentrée littéraire de son souffle, sa violence, son or, sa langue – aussi par la naissance de l’homme moderne qui se passe de Dieu, car devenu son égal, mais par la destruction.

Pour se défaire de la réalité, et laisser sur le bord du chemin à tout jamais le roman historique, catégorie à laquelle Conquistadors n’appartient pas, rappelons vite que Charles Quint doit son élection d’empereur du Saint empire romain germanique en 1519 à l’argent des Fugger. L’or des Incas sera le bienvenu pour contribuer à renflouer les caisses du plus grand des ennemis de François Ier. A partir de la Colombie, l’Espagne lance Pizarre, les Pizarre, devrait-on dire, car cet homme-là est une tribu, à la conquête du Pérou sans autre mot d’ordre que le rendement et le rattachement des terres conquises à la bannière du champion du catholicisme européen. Petit capitaliste que le Gouverneur Pizarre. Enfant, sur la route de mes vacances, je pouvais lire, écrit sur le mur d’une casemate, en lettres blanches qui curieusement perduraient d’années en années : « On vous promet le Pérou, vous aurez le Chili, et Prague ». La phrase, sans que je la comprenne bien, me plaisait. De la même façon, le propos de Vuillard est ailleurs, il est allégorique.

L’or, c’est bien le principe moteur de ce roman, sa force vive, et avec lui la froide brutalité, la cupidité, les luttes des hommes pris par la guerre. Ne disait-on pas la même chose de la Comédie humaine ? L’imaginaire des Incas attendait la venue d’étrangers, et la guerre civile qui s’en suivrait. Tout était écrit. Voilà qui peut expliquer, si l’on est un tant soit peu romantique, la fulgurance de la conquête, la mainmise de ces quelques hommes violents et frustes, car comment lutter contre le prévisible ? – mais ce serait oublier les chevaux, les mousquetons, les armes de fer, et les chiens. Alors qu’on a dans la tête les millions de morts qui tombèrent lors des récentes guerres mondiales, on parle ici d’une centaine d’hommes, deux cents tout au plus, tous bâtards ou de petite extraction, de trente chevaux, de quelques lances, de quoi donner à cette aventure-là des dehors d’escarmouches. La domination espagnole prend des dehors de promenade militaire, où une poignée d’hommes va en asservir des milliers. La gloire à peu de frais.

Eric Vuillard ne juge pas, il décrit, il entre dans la tête et le cœur et la mélancolie de Pizarre, qui n’apparaît pas meilleur ou pire que l’Inca, tous deux pris dans d’interminables guerres intestines, des trahisons, des vengeances, des luttes familiales, des petitesses, de ces histoires contre lesquelles on ne peut rien, pas même Charles Quint. Comme s’il fallait épuiser ces hommes pour comprendre cette Histoire-là, avec en arrière-fonds les chroniques qu’on reçoit et qu’on lit en Espagne et dans toutes les cours européennes, et ces arguties juridiques pour savoir si Cuzco est de la juridiction de Pizarre, ou de son concurrent Almagro. La rencontre des deux hommes à Mala est une scène d’anthologie, de celles qu’on attendrait dans un bon western. « Je ne dis pas ça pour toi, dit Almagro à Pizarre, mais les couronnes ne vont que sur les tombes ou la tête des rois. Un seul couloir mène à la lumière. De loin, personne ne la voit. Si bien qu’on prend un autre couloir qui mène à une plaie large et rouge – à l’oubli ».

L’or devient alors de la boue. Aux scènes de bataille succède la rêverie, avant le retour des arguties. Intervention des notaires, puis guerre civile. Le temps pour Pizarre, qui approcha la grandeur, de la transformer en simple argent, de quoi assurer la prééminence de l’Espagne pour deux cents ans – et de mourir de la main du fils de son compagnon d’armes. Pour nous figurer notre chute.

On suit la troupe de Pizarre qui descend, qui erre dans les vallons, remonte les pentes en de longues déambulations, le fer rouille, le cuir se décompose, les blessures font souffrir, putréfaction, maladies, petitesse du corps, même les victoires auront des couleurs de débâcle. Le roman de Vuillard est une longue, superbe et désordonnée évocation de la divagation de ces conquistadors qui, jouissant d’une liberté sans égale, vont oublier leur condition d’homme, comme pétris d’orgueil devant leur pouvoir de destruction – et étonnés. Ils tuent, comme des enfants, et sans rien bâtir. Faut-il dire qu’ils ne jouiront pas de leurs conquêtes, de leur or, de leur courage ?

« Pizarre, écrit Vuillard, marchait devant avec une cinquantaine d’hommes et des milliers de mouches ». Voilà pour l’épopée, elle est du genre grinçante.

En quoi ce roman nous concerne-t-il ? Mais parce qu’il raconte notre histoire. Le temps de la narration est bousculé. Vuillard joue de la langue comme les conquistadors de l’épée.

Mortelles donc sont ces civilisations, le soleil même abandonne l’Inca – mais l’espagnole aussi, ou la nôtre. Qui se soucie de l’Espagne aujourd’hui ? Pizarre se bat déjà sur des ruines, mais le sait-il ? Que reste-t-il dès lors qu’on ne peut plus conquérir le monde d’à côté et voler son or ? Seule demeurera alors l’évocation de cette humanité, de cette poignée d’homme, de leur férocité, de leur humanité aussi, des souvenirs de leur enfance espagnole, quand la dureté des dernières heures se fait sentir. Gloria victis – Gloire aux vaincus, le roman de Vuillard s’achève sur cette maxime, il conviendra donc de se demander si elle s’adresse aux conquistadors, aux Incas, ou à nous tous.

Chronique rédigée par Vincent Wackenheim

PS : En passant, et à côté, un petit mot encore : on ne peut s’empêcher de saluer la qualité d’édition de ce livre, le papier, le caractère, des cahiers cousus et non collés, une couverture vergé, et des rabats. Peu de choses ? pas sûr.

Quatrième de couverture :

« Mais que font-ils ici, tous, avec leurs lances, leurs épées, leurs casques pointus et leurs chevaux de cirque ?
Ils rêvent. Dieu a rempli pour eux de grandes bassines d’or. Ils vont manger de l’or, pisser de l’or, dormir dans des couvertures d’or. Car l’or est tout autour, ici ! là ! À l’ombre de cet arbre, il y a de l’or, il suffirait de savoir regarder, de savoir tendre la main ! L’or est à travers les branches, il transperce la peau, il ouvre le visage. Ils rêvent que tout le vert de la forêt va se transformer en or. Ils rêvent que leurs os seront de l’or. »

1532. La conquête du Pérou. La chute de l’Empire inca. Un déchaînement de violence inouï. Mais aussi la paix, la splendeur d’une nature éblouissante. Pizarre traverse les Andes avec cent quatre-vingts hommes et trente-sept chevaux. Dans quelques mois, il sera le maître du pays. L’une des plus grandes civilisations de l’Histoire aura disparu, entraînée dans le gouffre par une bande d’aventuriers brutaux et avides. Le monde change à une vitesse jusque-là inconnue. Déjà, un nouveau dieu règne : l’or.
Avec une force épique et romanesque souveraine, Éric Vuillard nous plonge au cœur de cette histoire, nous la rend soudain proche, à la fois familière et fascinante ; il en ressuscite les protagonistes, ces hommes de rien qui ont fait naître dans le sang le monde qui est le nôtre. Il livre au passage un roman inoubliable sur le mal, l’instinct de destruction, la passion de l’argent et du pouvoir : le roman de la grandeur et de la bassesse de l’homme, de la beauté et de la guerre.

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