Mais le fleuve tuera l'homme blanc de Patrick Besson

images-1Mais le fleuve tuera l’homme blanc de Patrick Besson aux éditions Fayard

« Mais le fleuve tuera l’homme blanc » est animé du souffle dément de l’instinct de survie : que les personnages en soient les jouets ou au contraire les oubliés. Il exhale des odeurs de sang, tristes et languides, et distille le fatalisme apaisé des martyrs. Les récits s’enchevêtrent dans cette Afrique si noire qu’elle en devient d’une luminosité blessante. Il est parfois difficile de ne pas plisser les yeux face au meurtre d’un nouveau-né, au sang séché de la main du bourreau qu’une victime doit embrasser. La vérité crue a parfois cet éclat insoutenable. La violence âpre de ces tribus qui ne reconnaissent pas une nationalité unique et inique qu’ils n’évoquent jamais, l’arrogance des blancs, anciens maîtres devenus colons du pétrole, l’ingérence de pays qui tuent en croyant apaiser : les thèmes de la grande histoire animent avec cynisme les destins personnels. Les morts, les justifications, les complots se heurtent dans une paranoïa étrangement plaisante. Les avions, ces sas de compression entre les mondes, représentent les seuls repères spatio-temporels de la semaine. Impassibles mécaniques, elles transportent les personnages vers un destin finalement décidé par le soleil de plomb.

L’Afrique, sa moiteur, ses journées qui négligent avec langueur l’heure et ses diktats, ses bières et ses danses qui procurent l’amnésie, ouatent cette cacophonie de son attrait puissant. L’Afrique se conduit en sorcière qui fait sienne des hommes au premier regard, mère infanticide qui se donne et se refuse en un ballet aphrodisiaque. Le sexe, omniprésent, permet de sauver sa peau, de manger, d’exulter, de se venger. L’amour physique parvient à jeter les personnages les uns contre les autres, à mêler leurs chairs tristes. L’amour sentimental est un luxe, un hasard du ventre, une anomalie que l’on traite comme une maladie exotique.

Patrick Besson prend soin de compliquer la narration. Le lecteur est soumis aux changements de températures, de castes, de monologues, d’hôtels semblables dans des villes différentes. Il passe de la chaleur intolérable des rues, livrées aux pauvres, à la climatisation glacée des lieux construits par et pour les riches. Il pénètre les esprits chagrins, embrumés d’alcool et de fatigue, pétris de mensonges devenus vérités. Il respire l’odeur moite de la jungle, les remugles des rues jonchées de corps suppliciés, et les nuits adultérines. Il remonte le temps, puis l’oublie.

Sans cesse, les récits à la première personne bouleversent la chronologie, la géographie et l’histoire. Dans une logique aussi absurde que la politique d’un pays livré à ses haines séculaires, l’auteur use et abuse de jeux de piste balisés de souvenirs inventés et orientés. Il met son lecteur à l’épreuve, comme s’il voulait que son livre se mérite de haute lutte, de lecture acharnée. Même si quelques passages deviennent ennuyeux à force de prosélytisme, il réussit à envouter, à passionner, à écœurer. Il joue avec les mots, les images, les métaphores et les concepts. Puis les personnages reprennent dans leurs filets le lecteur qui se laisse emporter et duper. Pour finir, seuls la mort et l’exil (ersatz de la première), feront taire ces conseillers cupides, faux espions, amants menteurs et parents dissimulateurs.

Patrick Besson démonte l’illusion manichéenne, et occidentale, de faute et de justice. Il annihile la possibilité, jamais évoquée, d’une utopique paix africaine. Il accroit la méfiance envers la politique internationale et sa cohorte de mensonges officiels, et de meurtres propres puisque nécessaires. Il fait aimer et redouter l’Afrique le long de son fleuve puissant et dangereux, qui tue les hommes blancs et forge les âmes noires. Mais il lui refuse toute confiance.

Chronique rédigée par Anne Henzel

Quatrième de couverture :

A bord de l’avion Paris- Brazzaville, Christophe, cadre dans une grande compagnie pétrolière reconnaît une passagère : Blandine de Kergalec, officier de la DGSE ayant quitté le service Action deux décennies plus tôt après un scandale. Passionné d’espionnage, Christophe la suit dans la capitale congolaise. Il surprend sa rencontre, dans un dancing au bord du fleuve, avec un militaire rwandais. Le jeune homme se trouve alors impliqué dans un règlement de comptes brutal, à multiples facettes. Par un jeu troublant de flash-back et de points de vue alternés, l’auteur piège son lecteur dans un labyrinthe qu’il ne sera pas près doublier. Patrick Besson propose un tableau fascinant de l’Afrique subsaharienne, espace du romanesque intense, où chacun considère autrui comme une source inépuisable de légendes, de mystères, de pouvoirs occultes. Description détaillée et fiévreuse de la jungle urbaine équatoriale, thriller politique, roman d’amour et de colère. Mais le fleuve tuera l’homme blanc se présente comme l’œuvre la plus accomplie d’un auteur qui, depuis son premier livre parmi en 1971, quand il avait dix-sept ans, n’a cessé d’étonner par ses ouvrages, ses chroniques et ses engagements.



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