La fonction du balai de David Foster Wallace

La fonction du balaiLa fonction du balai de David Foster Wallace aux éditions Au Diable Vauvert

Lenore Beadsman a 24 ans et une vie bien compliquée : son arrière grand-mère s’est évadée de sa maison de retraite – en compagnie de vingt autres patients et cinq membres du personnel, son perroquet, Vlad l’empaleur, jusque-là aussi silencieux que goulu, s’est soudain mis à ânonner des citations de la bible, et son petit ami (et patron) Rick Vigorous – impuissant notoire et ridiculement membré – s’est mis en tête de se « l’approprier » psychologiquement parlant, à défaut de pouvoir la posséder sur le plan physique.

Ajoutez à cela le dérangement des lignes téléphoniques de la maison d’édition pour laquelle Lenore est standardiste – Frequent & Vigorous – ce nom est un délicieux pied de nez de l’auteur à Rick, qui dirige cette entreprise, mais n’est ni l’un, ni l’autre – un psychologue aussi manipulateur qu’incompétent, quelques soucis familiaux et un savant désordre sentimental : vous voilà dans la vie, très perturbée, de Lenore Beadsman, au cœur de l’univers – non moins perturbé – de David Foster Wallace.

Reconnu comme l’un des plus grands auteurs américains de sa génération, Foster Wallace n’avait, jusqu’à ce jour, jamais été traduit en français – à l’exception de Ce truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas et Brefs entretiens avec des hommes hideux, deux recueils de pensées et récits courts, grinçants et partiellement autobiographiques. C’est dont avec joie qu’on a appris que les éditions Au diable vauvert allaient traduire l’intégralité de son œuvre. C’est une initiative que loueront – entre autres – les amateurs de Thomas Pynchon, même s’il est regrettable qu’il ait fallu attendre que Foster Wallace se pende pour que la France daigne s’intéresser à lui.

David Foster Wallace était fou, voilà qui ne fait aucun doute : pour créer des personnages comme celui de Norman Bombardini – caricature effrayante de la « pieuvre capitaliste » qui détruit sur son passage ce qu’elle ne parvient pas à engloutir, de Stonecipher Beadsman IV « L’Antéchrist » – le jeune frère handicapé de Lenore qui donne à manger à sa jambe artificielle – ou encore pour concevoir le Grand Désert d’Ohio, il faut manifestement avoir un grain.

Mais la folie de Foster Wallace, pour colossale et ravageuse qu’elle fût, trouve une étrange résonnance à nos oreilles, elle a comme un accent de… lucidité.

Car si l’auteur de La fonction du balai était un maître incontestable de l’absurde et du nonsense, il ne manipulait ces deux éléments que pour dénoncer des réalités – d’autant plus sombres aujourd’hui, lorsqu’on découvre ce roman près de vingt ans après sa publication originale et qu’elles sont toujours d’actualité. Le monde de Foster Wallace est amer, cruel – drôle aussi, évidemment – sans concessions.

C’est un monde malade que peuplent des personnages manipulateurs, égocentriques et vicieux, à l’exception de Lenore, qui subit son entourage comme elle subit le reste de sa vie. Au point qu’on en arrive à se demander si Lenore est une incarnation de l’auteur – perdu dans un monde sale et perverti – ou une sorte de Candide des temps modernes, que son créateur prendrait un malin et triste plaisir à faire souffrir afin de mieux pointer du doigt les affres et les vices de notre société.

On voudrait cependant garder l’espoir, à la lecture des dernières pages de ce roman, qu’une autre vie est possible pour Lenore, qu’elle n’est pas condamnée à faire l’objet de toutes les manipulations, de toutes les convoitises, qu’elle peut reprendre la vie dont on a voulu la déposséder. Dans cette fin ouverte, qui est le point d’orgue du récit, l’ultime illustration du chaos, qui ponctue déjà cette histoire dérangée, Foster Wallace a voulu nous laisser le choix.

D’imaginer pour Lenore, pour lui, pour nous peut-être, un système dans lequel on pourrait être autre chose qu’une projection de soi-même, un pion entre des mains multiples et anonymes. Et c’est cette fin qui n’en est pas une qui fait, parmi toutes les autres qualités de cet ouvrage, que ce roman, sombre et gai, drôle et cruel à la fois, est un livre qui mérite d’être lu – et relu – pour toutes les interprétations qu’on peut en tirer.

Chronique réalisée par ActuaLitté

Quatrième de couverture :

Au centre de La Fonction du balai se trouve une héroïne ensorcelante et égarée, Lenore Beadsman. L’année : 1990. Le lieu : une version légèrement altérée de Cleveland, à la frontière d’une immense friche suburbaine, le Grand Désert d’Ohio.
Lenore est standardiste dans une maison d’édition, un travail abrutissant auquel viennent s’ajouter quelques soucis pour le moins perturbants. Son arrière-grand-mère, un temps disciple de Wittgenstein, a disparu de sa maison de retraite, accompagnée de vingt-cinq autres pensionnaires. Son petit ami et patron, l’éditeur Rick Vigorous, est un jaloux pathologique et complexé. Et Vlad l’Empaleur, sa perruche, devient la star d’une chaine de télévision chrétienne fondamentaliste lorsqu’elle se met à parler et à déblatérer un mélange de jargon psychothérapeutique, de poésie britannique et d’extraits de la bible du roi Jacques.
Farouchement drôle et intelligent, le premier roman d’un auteur parmi les plus innovants de notre époque explore les paradoxes du langage, de la narration et de la réalité.

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1 comment on this postSubmit yours
  1. Bon, j’arrête de lire les chroniques aujourd’hui, ma pile de livres vient d’augmenter dangereusement d’un seul coup. Vous êtes terrible, ActuaLitté…

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