Cinq Heures avec Mario de Miguel Delibes

mmarioCinq Heures avec Mario de Miguel Delibes, chez Verdier, traduit de l’espagnol par Dominique Blanc

Miguel Delibes est un auteur traduit depuis les années 1990 par les éditions Verdier : 11 titres au total. C’est cependant une toute petite partie de son oeuvre. Ici, Verdier nous offre une nouvelle traduction, établie par Dominique Blanc, de Cinq heures avec Mario. Ce livre a été publié en Espagne pour la première fois en 1971.

Deux livres me sont venus à l’esprit à la lecture de cet ouvrage : Une si longue lettre de Mariama Bâ et La mort d’Olga Maria d’Horacio Castellanos Moya. La première référence m’est venue à la lecture de la quatrième de couverture et de l’histoire de base. Carmen vient de perdre son mari Mario, mort d’une crise cardiaque ; elle reste seule avec le corps une nuit entière et ainsi peut se remémorer le passé. La seconde référence elle vient du ton de l’écriture. À part, le prologue et l’épilogue, il n’y a que Carmen qui parle et elle n’arrête pas. Si à la fin du livre, Carmen ne vous apparaît pas comme antipathique ou ne vous a pas donné mal à la tête, c’est que vous êtes un ange.

Parce qu’en plus de vous casser les oreilles (ou les yeux puisque c’est de la lecture tout de même), Carmen est désagréable : c’est une femme bourgeoise, futile, ancrée sur ses convictions et qui ne supportent pas qu’on n’ait pas les mêmes qu’elles. Comme exemple, je vous livre ce passage :

Quoi que vous en disiez, j’ai passé du bon temps pendant la guerre, écoute, je ne sais pas si je suis trop légère ou quoi, mais j’ai passé des années formidables, les meilleures de ma vie, c’est sûr, comme si tout le monde était en vacances, la rue pleine d’enfants, et tout ce remue-ménage. Même les bombardements ne me gênaient pas, tu vois un peu, je n’avais même pas peur ni rien, et il y en avait qui criait comme des folles chaque fois que les sirènes sonnaient. Mais non, ma parole, tout m’amusait, même si avec toi on ne pouvait pas discuter, ni avant ni après, parce que chaque fois que je commençais avec ça, toi : « tais-toi, s’il te plaît », motus, parce que si tu réfléchis bien, Mario, mon amour, des conservations sérieuses, ce qui s’appelle des conversations sérieuses, nous en avons eu très peu. Les vêtements, tu t’en fichais, la voiture n’en parlons pas, les fêtes encore plus, la guerre qui était une Croisade de l’avis de tout le monde, pour toi c’était une tragédie, total, comme on ne parlait pas de l’argent malin ou des structures et de toutes ces histoires, toi, silence. (p. 70)

Cette Carmen a donc épousé Mario, professeur sans prétention, idéaliste et se faisant du soucis pour le monde et pas pour son monde (faut-il avoir une voiture comme tout le monde pour être ? : that is the question), gauchisant à l’extrême. Dépressif aussi. Il peut paraître mou mais il est surtout incompris par sa femme (ils ont quand même fait cinq enfants !), par son milieu bourgeois de l’Espagne de l’après-guerre que nous dépeint ici Miguel Delibes :

Et après tout, qu’est-ce que je risquais en rappelant à Josechu que ses parents fréquentaient les miens, beaucoup moins qu’en faisant confiance à ta qualité de fonctionnaire avec famille nombreuse, parce que ces conditions, on le sait bien, Mario, ça ne date pas d’hier, on les jette aux orties quand c’est nécessaire, et je me souviens que la pauvre maman, qu’elle repose en paix, « celui qui ne pleure pas ne tête pas », rends-toi compte, mais je suis en colère contre toi, Mario, franchement, parce qu’on dirait que le monde va s’écrouler si on demande un recommendation, alors que dans la vie il n’y a que des recommendations, des uns pour les autres, depuis toujours, nous sommes faits comme ça, et je n’en peux plus d’entendre maman, « celui qui aura un parrain sera baptisé », mais avec toi il n’y a pas moyen, c’est bien connu, les conditions, « je suis fonctionnaire, avec une famille nombreuse, ils ne peuvent pas faire autrement », comme s’il suffisait de te faire confiance, mon grand, parce que vous autres, vous vous agrippez à la loi quand ça vous arrange, et vous refusez de vous rendre compte que la loi est appliquée par des hommes et que la loi ne ressent rien et ne souffre de rien, alors que ces hommes-là, il faut les ménager et leur lécher un peu les bottes, ça n’a jamais déshonoré personne, imbécile, tu passes ta vie à lancer des piques et après, parce que la loi le dit, tu crois que tout le monde va se mettre à genoux, et si on te refuse l’appartement : au tribunal, un recours, comme c’est charmant, contre les autorités, il ne manquait plus que ça, et je ne sais pas dans quel monde tu vis, mon bien-aimé, mais on dirait toujours que tu tombes des nues. (p. 254-255)

Comme vous pouvez le lire sur les deux extraits, c’est un livre au ton très original. L’histoire déborde un peu sur l’Histoire, comme dans le deuxième extrait, mais est quand même principalement centré sur la vie du couple et leur relation avec leur environnement.

En conclusion, je tiens à redire toute mon admiration à Mario, à l’auteur et au traducteur pour avoir supporter Maria aussi longtemps ! Et surtout méfiez-vous parce qu’après cette lecture vous ne supporterez plus les gens qui sont comme ça dans votre entourage (en tout cas pour quelques temps …)

Pour en savoir plus sur Miguel Delibes, plusieurs liens : Ulike, Dailymotion pour l’émission Un siècle d’écrivains qui lui a été consacré.

Chronique rédigée par Cécile



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