Level 26 d'Anthony Zuiker

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Level 26 a été présenté à grands renforts de trailer vidéo comme une « Révolution » , un changement de dimension du livre. Pour ce faire, l’éditeur a joué sur plusieurs ressorts.  D’abord son « créateur » ( vous noterez que la terminologie n’est pas auteur mais bien créateur ) n’est autre que le  scénariste de la série la plus regardée dans le monde CSI : Anthony E.Zuiker. De plus, il s’agit d’un « livre augmenté » c’est-à-dire une forme hybride nouvelle mélangeant les univers du livre, du film et du site internet.  Le principe est  relativement novateur : vous achetez un livre et à l’intérieur de celui-ci, toutes les 20 pages environ, vous découvrirez un code  qui vous permettra d’ouvrir les vidéos reliées sur le site internet créé à cet effet réunissant la communauté des lecteurs et l’animant.

Au fondement il y a une nouvelle de 60 pages de Duane Swierczynski. Augmenté par Anthony Zuiker, elle atteint un tout autre niveau, le 26 plus exactement, le niveau suprême de classification criminologique des tueurs. Un serial killer contorsionniste et sadique nommé Squeegel, sévit sur la surface du globe, sans jamais laisser d’indice sur son identité grâce à un subterfuge de fétichiste du latex, une sorte de préservatif affublé de fermetures éclairs savamment placées le recouvrant entièrement, ce qui implique une forte utilisation de beurre ( toute autre que celle du Dernier Tango, quoi que …).  Evidemment, le seul homme , Dark (quelle symbolique dans le nom n’est ce pas ? ) pouvant l’arrêter a subi les ires du méchant caoutchouc , qui a découpé toute sa famille. Depuis, il compte les morceaux de sa vie au bord de la mer avec sa nouvelle femme, tellement plus belle et tellement enceinte . Mais Squeegel  dérange jusqu’au plus haute sphère de l’Etat américain :  le Secrétaire d’Etat à la Justice qui tel un Hoover accouplé à un Don Corleone, peut faire éliminer tout élément récalcitrant par ses forces de l’ombre.  Est-ce que Dark arrivera à ôter la capote de Squeegel ?

Pour le savoir, vous aurez donc le choix des armes : l’objet, la connexion ou la communauté.  Il semble que l’intérêt principal de ce Diginovel soit dans sa forme hybride originale. L’objet livre contient des dessins de Mark Ecko, symbolisant en noir et blanc, les étapes de l’énigme. Mais surtout, toutes les 20 pages, vous trouvez un indice permettant d’ouvrir un CYBER BRIDGE.  Ce pont  entre la rive textuelle et  un petit film complément de la narration n’est pas un passage obligatoire. Toutefois, il apporte un supplément d’âme à un scénario qui vous fait ramer sur tous les clichés du polar américain.  En vous connectant sur le site, vous trouverez une page d’accueil entièrement en anglais, sur un fond noir oppressant vous pourrez découvrir le  trailer, des indices sur les suites prévues à Level 26, et toutes les entrées vous permettant de dialoguer entre lecteurs-fans du roman. Bref un roman à clés, les clés du portail.  Avec un casting impressionnant pour une websérie ( entre autre Mickael Ironside, dont les fans de V se souviennent , et le fameux RubberBoy), les additifs video d’une durée moyenne de 4 minutes améliorent considérablement l’appréhension du livre, par leur réalisation appliquée et leur atmosphère aussi glauque que kitsch.  Loin des rumeurs de gore, vous ne trouverez rien de plus que dans un épisode des experts. Ah si ! Vous y trouverez ce petit supplément qui fait rêver : la scène de sexe ! Et petite transgression aux codes du genre, madame est enceinte ! Racoleur Zuiker ? Pour ceux qui souhaitent dialoguer et savoir qui de John Gacy ou de Squeegel est le plus psychopathe, you’re welcome in the forum. Choisissez votre avatar, avancez masqué ou avec votre véritable identité, la seule chose que vous n’aurez pas le droit d’être, c’est autre chose qu’américain puisque c’est la seule nationalité prise en compte lors de l’inscription.

Vous me direz  un livre et son adaptation cinématographique directement accessible,  révolutionnaire ! Et je vous dirai qu’une révolution, c’est tout de même revenir à peu de chose près au point de départ.  Il est heureux par exemple que la connexion au site ne soit pas obligatoire pour la compréhension de la narration. En effet, sous sa forme papier, cela nécessite un ordinateur à portée de main toutes les 10 minutes environ, de même que dans les versions électroniques, le format vidéo n’étant pris en compte par aucune des « liseuses » actuelles ( mais attendons fin janvier !) le mécanisme est donc aussi harassant.  Le créateur se réclame de l’économie d’attention et de la génération Y pour justifier ce remix littéraire. S’appuyer sur la réduction de l’envie de lecture chez les jeunes et une attention limitée, voilà l’erreur de diagnostic, pour cette tentative somme toute louable en son principe. Le succès de saga telles que Millenium ou Twilight prouve que la génération Y est aussi capable d’avaler 800 pages indigestes sans cliquer d’un œil ! La confusion entre lecture informative ou de recherche, qui effectivement, dans cette économie de l’attention, a des fenêtres temporelles de plus en plus réduites face à une offre variée, et la lecture de plaisir, plus confortable, qui déjà peine à s’acclimater au format électronique et à se détacher de l’objet,  a porté Anthony Zuiker à l’originalité quand il voulait une révolution.  Enfin, il convient de rappeler aux innovateurs qu’avant toute chose le lecteur lit avec son cerveau, non pas dans une démarche passive de consommateur télévisuel, mais dans un cadre solitaire et volontaire : il lit, analyse, intègre et transmet.  Par conséquent, avant d’augmenter le livre, il faudrait songer à l’écrire.  Et dans le cas de l’édition française à le traduire. Vous remarquerez en effet que la comptine essentielle pour donner des indices varie de traductions au fil du temps , sans doute pour mieux coller à la video.  A moins de grosses améliorations, pour les deux tomes suivant prévus, je me déclare déjà allergique au latex.

La révolution numérique n’influe pas encore vraiment sur la trajectoire du livre. Le contenu d’un livre augmenté peut il réellement dépassé l’enrichissement par l’hypertexte ?  Quand les auteurs s’empareront ils de cet outil en modulant leur écriture ? Que sera réellement la textualité performative dans les prochaines années ? Qui osera le roman total web : rythme, concu, enrichi par le web ?

Chronique par Abeline Majorel



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