Mort de Bunny Munro, de Nick Cave

bunnyMort de Bunny Munro de Nick Cavez chez Flammarion, 332p, 20€

Une sympathique peluche au bout du nez rose tendre et aux grandes oreilles. Des caractères rouges sang,  typologiquement proches du Wanted des dessins animés  proclamant le début de la fin dans le titre, suivis de lettrines noires, comme manuscrites, signature de cet avis de décès. Voilà la couverture du nouveau Nick Cave chez Flammarion. Un joli lapin enfantin pour illustrer la MORT DE BUNNY MUNRO. Et  pour le même modique prix (20€), la photo de l’arrière tête du lapin et de la face stylisée et sexy de Nick Cave.

Bunny Munro  est  un lapin, un chaud lapin plus exactement. Bunny Munro senior est un raté, Bunny Munro le second est un père comme Senior avant lui , tout droit sorti de Bukowski, qui traine Bunny junior sur les routes de la vente de produits de beauté à domicile, après le suicide de sa nuisette orange préférée, Libby sa femme. Junior se révèle un observateur de la réalité de son père, cette mauvaise graine du politiquement correct, extrêmement mature, et malgré le fait que son cœur appartient à son Daddy, il se révèlera adulte pour deux.

La Fascination du lapin.

En lisant « Mort de Bunny Munro » , j’ai pris conscience de l’existence chez le créateur à tendance « morbid chic », pour reprendre l’expression de Liberati, d’une véritable fascination pour le mignon, inoffensif et tendre LAPIN.  Les occurences ont gambadé dans ma tête comme dans un champ de la Garenne profonde ! D’abord le lapin blanc d’Alice aux pays des Merveilles entrainant au fond du terrier de mon esprit, jusqu’à faire apparaître des  Roger Rabbit effrayants, qui se sont transformés fabuleusement en Franck de Donnie Darko, prophétisant l’arrivée des lapins de David Lynch dans Inland Empire, jusqu’à Caerbannog, le gardien carnivore d’une entière caverne de fantasmes dans laquelle devaient bien se trouver quelques lapins Playboy.

L’oryctolagus cuniculus se révèle en fait bien plus qu’une chair tendre et une paire d’oreilles si mignonnes et douces. Il détient une puissance symbolique un peu oubliée de nos jours au détriment de ce côté peluche. Nombre de personnages enfantins de dessin animé comme Bugs Bunny ou Pan-Pan se réfèrent aux caractéristiques évidentes du lapin : sa vitesse, ou sa douceur.  Dans les publicités , il représente l’ abondance reproductive comme chez Duracell.  Mais plus profondément, il est  dans la civilisation chrétienne un symbole janusien. Un lapin est symbole de pureté comme dans La vierge au lapin blanc du Titien, alors que plusieurs sont représentatifs d un érotisme débridé.  Il est chez les chinois un symbole lunaire alors qu’il est le totem de la déesse de l’Aube Ostara en Grande Bretagne. Quand aux hindous, ils en ont fait la personnification du sacrifice personnel, en le faisant se jeter dans e feu pour nourrir Bouddha, qui le récompensa en lui offrant une nouvelle maison : la lune.

Bref, le lapin prête généreusement le râble à la personnification. La Fontaine, Lewis Caroll et Walt Disney ne s’y étaient pas trompés.  Nos créateurs modernes en ont fait toutefois un parangon de symbole de l’étrange, ces derniers temps, jusque dans Matrix.  Nick Cave en choisissant ce surnom a sans doute voulu syncrétiser ces différents symboles : l’enfance, le sexe, le sacrifice. Et après, tout, il est australien et la fascination pour le lapin, maudite bête qui a fait un carnage sur les terres de ses ancêtres est justifiée.

Un surnom, un pitch, un post-it de morale : le lapin fait tout vite

Bunny Munro baise dans une chambre d’hôtel quand sa femme l’appelle exprimant sa peur  d’être seule de manière hystérique et grotesque. Il ne pense qu’au plaisir de la décharge. Il raccroche et elle, elle s’accroche … le cou à la grille de sécurité et laisse tomber. Bunny récupère donc Junior pour son quotidien de road trip et de baise car il est VRP en cosmétique. Efficace car son expertise à Bunny c’est la chatte… La reconnaitre, savoir ce qu elle veut , la remplir et la faire payer à tout prix , il s’y connait.

On voit dans ce pitch à quel point le surnom Bunny était justifié de la part de l’auteur ! Quoi de mieux qu’un nom de lapin pour un érotomane dépressif ? Si la queue n’est pas basse, les oreilles le seront peut être…. Nick Cave affirme qu’il a d’abord conçu ce roman comme un scénario pour Johhn Hillcoat.  Et au vu de la description de Bunny Munro je ne saurai trop conseiller Matt Dillon pour interpréter le rôle titre. Peut être qu’en ce cas, la ressemblance entre Hank Chinaski de Factotum notamment, et plus largement l’œuvre de Bukowski sera trop évidente.  Nick Cave a cherché ce style fait de crudité du réel et de marginalité qui caractérise ce grand auteur. L’intimité désespérée  de son personnage ne supporte pas l’analyse plus profonde de ses motivations : Bunny est creux.

Or Nick Cave a voulu le remplir. Le remplir d’intentions et de symboles. Il a créé Bunny Munro comme un prétexte à une fable évangélique simpliste.  Ce chaud lapin doit cristalliser l’humanité nécessaire et universelle qui apprend à pardonner à l’autre comme à soi même. Il a voulu par le sacrifice final de son fils démontrer que pour être adulte et humain, il faut savoir se couper d’une partie de soi même pour l’offrir au monde et à l’autre.

« J’ai l’impression qu’à travers l’écriture, je crée un monde plus large que la vie et peut être plus beau, plus intéressant » dit Nick Cave. Plus moral, sans aucun doute. Mais plus large ? Tout dépend de la largeur des vagins diverses et variés qu’il décrit. Mais plus beau ? Sa nomination au Bad Sex Award du Guardian semble solder l’idée même d’esthétique du livre.  Il enchaine les clichés, confond vulgaire et cru, et ne trouve ni le rythme  ni la profondeur de la voix du génial auteur de « The Mercy Seat ».

La voix de Nick Cave, Flammarion, nous propose de la retrouver , non pas dans le roman mais dans la promotion de celui-ci, innovante et transversale  avec un site dédié, sa propre application iphone, un audio livre, et en fond, ce que l’on aime le plus, la musique de Nick Cave and the Bad Seeds. Car le Nick Cave percutant, rebelle, profondément humain, celui que j’admire en musique, ce Nick Cave là n’est pas l’auteur de Bunny Munro. Et à la dernière ligne du livre, ce rendez vous du lecteur, tout en tendresse guimauve, j’ai su que Nick Cave m’avait posé un lapin.

Chronique rédigée par Abeline Majorel



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