Théorie du chiffon de Marc Lambron

lambronThéorie du chiffon de Marc Lambron chez Grasset

Que pourrait nous dire Karl Lagerfeld, Pierre Berger et Marc Jacobs réunis, au seuil de la vie et de la mode? Le pari osé de Marc Lambron consiste à avoir compilé le meilleur de la pire langue de p*** médiatique, le fameux créateur de mode devenu narrateur en pleine confession intime. Plus qu’un masque antirides, qu’un ravalement botox ou une chirurgie complète des vagues, Théorie du chiffon livre un visage alourdi de notre société, entre crise, émancipation et phare à paupiette. J’ai néanmoins un a priori: cette galéjade ne serait-elle la queue de commette de la littérature de mode, ou comme s’exclamerait Karl, une veste de la saison dernière?

Le chiffon, c’est le terme utilisé par les ‘modeux’ pour se déstresser de l’ampleur que peuvent atteindre les crises d’hystérie ou d’apoplexie, aux problèmes de type: « Il me faut la référence de la couleur vert acidulé de la ceinture aperçu au défilé de Milan sur le mannequin qui va cartonner dans vingt cinq minutes tout de suite » (et sans virgules). Après les trois ulcères et les deux larmes qui restent des corps affaiblis de trois assistantes, la sentence s’énonce: « Après tout, relax, ce n’est que du chiffon…! » Ce point de vue a résonné courant des années 2000, comme le zénith de la société esthétisée à outrance, la conjonction miraculeuse du destin féminin, de la surproduction des artifices et du narcissisme des plaisirs fugaces. Sauf que depuis cette fameuse crise, on se prend à regarder derrière soi ces années d’opulence, comme le revers mélancolique d’un monde bientôt dominé par les chinois et les burqas (en terme de glamour et d’accessoires, on a fait mieux). Lambron s’en doute. C’est pourquoi il livre plutôt la version ‘voix du maître’ de ces années là, avec la plus grande fatuité que requiert ce personnage de couturier, Jean Louis, celui qui fait courir les femmes.

La description va donc crescendo, ponctuée de morceaux de bravoures et d’aphorisme délicieux:

« Les anorexiques sont les gladiateurs de nos jeux de cirque, celles qui vont mourir vous saluent. »

« Dans la mode, nous postulons toujours qu’en chaque femme sommeille une petite adolescente gazouillante et chiffonnée qui ne demande qu’à être réveillée. La mystification, c’est de lui faire croire qu’elle est originale en achetant le parfum que tout le monde achète. Il faut la transformer en derviche tourneur de la carte de crédit. »

« A tout prendre, je préférais les anciennes clientes, celles qui me prenaient pour un confident de théâtre. Leur futilité était une forme d’altruisme, mais elles n’ont jamais cru que la mode était une religion. Maintenant, on le croit, et c’est mondial, même en Chine. A croire que l’univers est gouverné par un mètre tailleur. »

J’en passe et des meilleurs. Je me demande néanmoins avec quelle saugrenue distance peut-on encore rire du cynisme, dans un jeu de massacre à l’exercice supposé parodique?

Jean-Louis, le narrateur-prophète-infaillible, continue la démonstration. Et il a une opinion sur tout: le système des égéries, Cannes, l’évolution de la mode, le désir des femmes, comment gérer sa carrière médiatique et comment ne pas devenir singe… Le plus difficile est surtout de croire que ce Jean Louis continue de marcher, qu’il a vécu les meilleurs moments de la mode New Look (époque post deuxième guerre mondiale, célébrant les silhouettes de Christian Dior), le psychédélique à la Courrège (et son revers Pierre Cardin, intronisant le prêt-à-porter dans la mode), les stars des années 80 (de Jean Paul à Karl) et son autre revers, l’austérité 90 (de Helmut Lang aux créateurs asiatiques), sans parler de l’industrialisation actuelle de la mode (et ses grands groupes financiers). Sans refaire une histoire de la mode, force est de constater que précisément, la mode s’empresse d’en oublier les grandes lignes, privilégiant la reconnaissance posthume. Qui dira qu’il a survécu aux modes, démontre qu’il est ringard. Je revois Karl (lui encore), dans un reportage télévisuel sur Fendi (récemment sur Arte), redessiner pour mémoire les premières courbes qui l’intronise dans la mode (la silhouette Patou), signer chaque production comme Picasso, à l’envi, apposer la date, 1958, et immédiatement déchirer le dessin.

Car Karl (pour toujours) n’est devenu ce personnage sulfureux qu’à force d’avoir monter une à une les briques d’une réputation de papier. Je cite la remarque historique de Pierre Berger, tirée du livre Beautiful People d’Alicia Drake: « Yves Saint Laurent a totalement bouleversé son époque; il l’a inventée, il l’a créée. Karl Lagerfeld, lui, n’a fait qu’illustrer son époque et, malheureusement, c’est une époque qui ressemble plus à la principauté de Monaco et aux journaux comme Gala qu’une époque où l’on parle vraiment de mode et de création.» On comprend mieux pourquoi Karl a dû construire ce personnage fait d’aphorisme, d’amer aigreur et se teinter toujours et encore, de la plus nébuleuse inspiration créatrice.

Ce détour par Karl me permet justement de vérifier que ces auteurs, qui s’enthousiasment du pouvoir fascinant de la mode, en tentant d’y déceler des vérités sur le monde des images, n’y trouvent qu’un exemple correct de nos ambivalences modernes: ‘je déteste moralement ce monde contemporain et pourtant, j’adore m’y complaire’..

A cette question, Lambron propose une ‘théorie’ plate comme une galette pour mannequin:

« Mes hystériques sont d’excellents baromètres sociaux, gouvernés par des tempéraments de tournesols »

« J’ai toujours pensé que la sincérité fait la décadence et que l’hypocrisie fait la civilisation », parmi d’autres aphorismes

«  -Je suis le meilleur mari de Paris.

–       Comment, le meilleur mari?

–       Mais oui, je leur offre tout ce que leurs époux ne leur donnent pas, le taxi à la porte, la caisse de champagne, le voyage de presse à Bali. Elles en sont droguées. Je suis leur surmale, leur cheikh blanc, leur Rubirosa. Le plus grand polygame de la place. »

Il désamorce ainsi certains aspects prophétiques de la mode (qui doit servir les femmes célibataires, divorcées ou en manque d’affection), certains ressorts marketing (ce qui les séduit) et des préjugés sur les créateurs de mode (qui ne peuvent pas se permettre d’être érudits, pensons à la bibliothèque privée de Karl qui, dit le mythe, est une des plus importantes au monde).

Il y a aussi des vérités sur les maisons de mode qui ne vivent que de la vente des accessoires (ah oui?), des théories sur les femmes de footballeurs devenues nouvelles clientes rêvées, sur les fashion victims qui pullulent comme des bactéries, sur les néoquincagénaires qui ne veulent pas vieillir…Parfois, effet Grazia garanti et sans langue de bois..

On se gausse de manière parodique des exclamations dites de mode, « J’aimerais que ma vie ressemble à un roman de Marc Levy, mais en plus porno. », dit une cliente dont le propos devrait être encadré, selon le narrateur. Mais finalement, c’est le personnage narrateur qui ressemble précisément à un animal encadré et empaillé. Ce manque d’épaisseur charnelle tient certainement à la distance drolatique (pour ne pas dire cynique), dont Lambron a désiré napper son récit parodique. En conversant avec la journaliste tremplin, un monologue lassant se découd progressivement. La théorie qui se voudrait essai, fait l’effet d’un ressac, dont chaque coup résonne un peu plus à vide contre la surface artificielle de la mode. Ne cherchez pas à savoir ce qui s’y cache, aurait suggérer Warhol, il n’y a rien derrière la surface.

Chronique rédigée par Damien Delille



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