L'ombre de ce que nous avons été de Luis Sepulveda

sepulvedaL’ombre de ce que nous avons été,  de Luis Sepulveda, édition Métailié, 150 p

Le roman de Luis Sepúlveda est prenant et surprenant. Pour être honnête, je m’y suis prise à plusieurs fois avant d’arriver au bout.
Pourtant il faut le lire d’un seul jet (ce que j’ai fini par pouvoir faire) pour mieux mesurer sa force, son rythme, sa virtuosité et sa violence, maquillés par le burlesque apparent de la situation dans laquelle Sepulveda plonge ses personnages.

Il m’a fallu aussi, comme quand je lisais les grands auteurs russes, un peu de temps pour ne pas confondre les personnages entre eux. La faute aux consonances latines de leurs prénoms : Pedro, Lolo, Cacho, Coco, Lucho… Un petit générique de début ou de fin n’aurait pas été superflu, pour moi. De même une chronologie des événements politiques et révolutionnaires chiliens, et plus généralement en Amérique Latine, depuis 1925 jusqu’à aujourd’hui, m’aurait bien aidée.

En attendant le Spécialiste…
Le lecteur connaît ce personnage central dès les premières pages du roman, où sont exposés ses origines, son identité, sa motivation. Les autres, ceux qui l’attendent, ne connaissent de lui que son nom de code. Ils ne savent pas non plus pourquoi le Spécialiste les réunit, après trente cinq ans de silence pour certains, d’exil pour les autres. Ils ne savent qu’une chose : c’est lui qu’ils attendent.

Mais comme Godot, le spécialiste finalement, ne rejoindra jamais les trois anciens militants convoqués pour une mystérieuse action révolutionnaire.

En deus ex-machina impitoyable, Sepúlveda place sur la route du Spécialiste un obstacle fatal qui transforme le scénario déjà mystérieux en énigme policière tragi-comique.

Des tonton flingueurs ? Des casseurs aux bras cassés ? Des anarchistes sur le retour ? Des révolutionnaires rassis ? Un peu tout ça, mais surtout des coeurs gros comme ça…  : « Plus gros, plus vieux, plus chauves et la barbe blanche, ils projetaient encore l’ombre de ce qu’ils avaient été. »

En contrepoint, un couple d’enquêteurs : un vieux flic, contemporain des vieux militants calamiteux, et une jeune inspectrice, trop jeune pour avoir le souvenir des événements tragiques des années 70. Pourtant c’est Ardelita qui comprendra le mieux toute l’affaire et poussera, par sa compassion, son supérieur dans la voie de la résistance, la voie de la dignité.

Le récit tout sauf linéaire. La narration est tourbillonnante entre les époques, les souvenirs, les acteurs, imprimant au déroulement de l’histoire un rythme virtuose. Les présentations de personnage sont l’occasion d’allers-retours entre le présent et les événements passés, entre les actions auxquelles les anciens ont participé jadis et l’aventure délirante dans laquelle ils se trouvent maintenant entraînés ensemble, à nouveau. Peu à peu ils comprendront enfin ce qui les réunit, si longtemps après, et ils accepteront la mission qui leur « tombe » dessus. Ils décident de « tenter le coup ». L’écriture est vive, drôle, sans pathos. Pourtant c’est une impression de grande nostalgie qui subsiste quand on referme le livre et que l’on quitte les émouvants sexagénaires cambrioleurs.

La trame historique est très importante pour cette histoire de bandits au grand coeur. Luis Sepúlveda a très certainement puisé dans ses propres souvenirs et utilisé la mémoire de son engagement politique personnel pour bâtir l’histoire de Pedro Nolasco dit le Spécialiste.

Un moment je me suis demandé si Sepúlveda se s’était pas placé lui-même dans son roman, à la page 105, en tant que silhouette participant à une manifestation activiste non-violente des années 70. Le détail de la fonction minuscule est trop précis pour être fictif… : « un de nos illustres écrivains les a aidés de l’extérieur : il faisait le guet en collant des affiches pour le dentifrice Odontine. » On voit également passer furtivement, Pablo Neruda, le Che, et… Butch Cassidy. Et évidemment Pinochet et son fils. Il y a aussi l’évocation d’une femme écrivain, ancienne prisonnière à la Villa Grimaldi de Santiago. Je connais trop mal la littérature sud-américaine pour l’identifier, mais vous, peut-être ?

Voici comment Ardelita la décrit, vers la fin du roman :

“C’était une femme belle et fragile, j’ai appris plus tard qu’elle était écrivain, et elle racontait l’horreur qu’elle avait connu avec beaucoup d’autres prisonnières. Bizarrement, il n’y avait aucune rancoeur dans sa voix, mais de la douleur, une douleur dépourvue de haine, pleine de dignité, une douleur que j’ai trouvée belle, moi qui ai grandi pendant la dictature en entendant tous les jours des propos haineux. Je me suis approchée d’elle et je lui ai dit : je suis inspecteur de police et, en mon nom et au nom de l’Institution que je représente, je veux vous demander pardon pour toutes vos souffrances. Jamais cela ne se reproduira, je vous le jure. Elle m’a regardé gentiment, m’a demandé mon âge, et quand je lui ai dit que j’étais née en 1973, elle m’a prise dans ses bras : “Ce n’est pas de ta faute, tu as les mains propres.”

Chronique rédigée par Tilly

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1 comment on this postSubmit yours
  1. L’ancienne prisonnière de la villa Grimaldi n’est d’autre que la femme de Luis Sepulveda lui même. En effet, Carmen Yanez, écrivain et poète, fut emprisonnée et torturée dans cette prison. Elle avait perdue contact avec son mari lors de l’emprisonnement de celui ci. Elle le retrouva nombres d’années plus tard, lui vivant désormais en Suède et elle dans les Asturies en Espagne, chacun ayant refait sa vie. Ils habitent à présent ensemble comme un couple ordinaire à qui rien n’était arrivé.

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