Le Cahier Bleu de James A. Levine

levineLe Cahier Bleu de James A. Levine chez Buchet Chastel

Batuk est belle, et le paie de son corps. Infect paradoxe que cette grâce, don de la nature, qui la jette dans le cloaque des perversions humaines. Dans ce roman, l’être humain, et plus particulièrement Batuk ne représente qu’une valeur marchante négligeable.  Elle paie d’abord la dette de son père, sa virginité d’enfant vendue au pédophile le plus offrant. Jetée comme un détritus recyclable dans les reitres d’une bande organisée, elle est envoyée dans un bordel glauque du quartier le plus pouilleux de la ville.

Mais Batuk sait lire et écrire, héritage d’une tuberculose soignée à l’hôpital. Durant les 6 années passées dans le bordel, la narration de ses souvenirs, l’écriture de récits imaginaires la protègent. Elle enlumine sa cellule abjecte, dessine une vie de Princesse ou de grenouille sur ses journées à 10 clients, pare ses haillons des plus belles étoffes, transforme son ami Puneet en Prince. Le cahier bleu construit ses rêves et l’évade de sa cellule, de sa condition.

Mais, sous les coups répétés, les humiliations et les horreurs, le mirage littéraire ne suffit plus à protéger l’enfant devenue jeune femme. L’imagination se craquelle sous la crasse de son existence sordide et solitaire, la Princesse disparait sous les assauts honnis des hommes. Et Puneet ne la sauve pas. Lui aussi, coule et sombre dans la prostitution devenue son seul avenir.

Un jour, une voiture blanche paraît et avale Batuk. Triste ironie d’un destrier immaculé qui au lieu de sauver la princesse, la conduit dans une chambre d’hôtel, transformée en prison avec dorures. Batuk vient d’être louée à un fils de riche. Livrée à la violence d’un faible qui se venge sur elle de son impuissance sexuelle, la jeune fille trébuche sur le quotidien abject qu’est sa vie. Les feuilles blanches, le stylo luxueux de l’hôtel peinent à la protéger, à l’emmener loin de cette nouvelle cage. Entre les mains d’hommes qui l’utilisent et la maltraitent comme un animal domestique, elle capitule.

Pourtant, elle écrit. Compulsivement. Entre les coups. Les hommes. Les rares moments de répit. Mais les mots ne colorent plus, n’effacent plus. Comme des veines ouvertes, ses récits écoulent la noirceur qui envahit le corps et l’âme de la jeune fille. De salvateurs, les mots deviennent exutoires. Pire, ils la condamnent, et précipitent sa chute qui, pour inexorable, n’en reste pas moins poignante.

Ce livre résonne comme un témoignage que l’on imagine issu des vies de plusieurs de ces enfants prostitués. Ce livre est une épreuve, que l’on est en droit de refuser ou de ne pas supporter. Il n’y a pas de sauveur, pas de fin heureuse, pas de répit dans le malheur.

Le style, à la première personne, du récit est simple et efficace. Et la rupture, la défaillance de l’écriture et de l’imagination sont bien exprimées. Dés que Batuk tombe dans la réalité, les récits magiques et enfantins, les souvenirs drôles ou cruels de l’enfance disparaissent. Les phrases se précipitent, et précisent l’horreur de sa dernière épreuve, qui en devient souvent répugnante.

Si « le cahier bleu » hésite entre témoignage et roman, il possède une force d’évocation puissante.

Et Batuk, clone indien et sexué de la petite fille aux allumettes, hante le lecteur, mauvaise conscience sporadique face aux lointains malheurs du monde.

Chronique rédigée par  Anne Hanzel

Quatrième de couverture:

Batuk, petite Indienne du Madya Pradesh, n’a que neuf ans à peine quand elle est vendue par son père à un proxénète de Bombay.

A quinze ans, armée d’un crayon tombé de l’oreille de sa tenancière qu’elle a subtilisé, Batuk confie secrètement à un cahier bleu le quotidien épouvantable des conditions sordides de l’esclavage sexuel dans lequel elle est maintenue sur Common Street, mais aussi les souvenirs réconfortants de sa petite enfance paisible.

Dans ce journal intime et désespéré où la cruauté le dispute à l’horreur, où la crudité côtoie la poésie et où tente de percer une mince raison d’espérer, Batuk consigne également les contes fantastiques nés de son imagination dont le héros est souvent Puneet, un petit garçon encagé à l’étage du dessous, livré comme elle aux brutaux désirs de policiers adipeux et à la violence des clients pédophiles…

Leur amitié  et leur solidarité sauront-elles forcer leur lamentable destin et venir à bout du cauchemar de leurs fragiles petites existences ?…

C’est lors d’une visite de la répugnante Rue des Cages dans le quartier de Komatipura à Bombay, où exerce dans des conditions dramatiques une partie des un million deux cents mille enfants prostitués en Inde, que James A. Levine vit une adolescente de quinze ans en sari rose écrivant dans un cahier bleu. Il en tira Le Cahier bleu, un premier roman puissant et dérangeant sur la prostitution des enfants, les nouveaux esclaves du XXIe siècle.

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2 total comments on this postSubmit yours
  1. C’est un livre poignant, terrible et douloureusement évocateur grâce à la « poésie » de son écriture, qui transforme les contraintes subies par Batuk en délicieux petits « pains au lait », hélas traduits à la fin de ses tortures par la cruelle réalité des mots véritables. Il faut oser lire ces pages qui exposent des drames humains de notre temps mais issus d’une culture très ancienne certainement (on est obligé de se poser parfois tellement les descriptions sont douloureuses: on aimerait agir, aider, se révolter sur le champ); on imagine souvent nos propres enfants subissant ces actes abjects, insupportables. C’est un devoir de conscience de connaître la situation de ces êtres innombrables définitivement détruits et de les empêcher. Mais comment?

  2. Les propos du chroniqueur dans un résumé explicite et évocateur favorisent l’intérêt du lecteur à l’appréhension de ce beau livre.

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