Zola Jackson de Gilles Leroy

leroyZola Jackson de Gilles Leroy chez Mercure de France

Trop d’amour perdu
Zola Jackson s’ouvre sur une mère qui attend son fils. Quand les enfants sont enfants, notre monde se construit autour d’eux. Et puis un jour, ils s’en vont construire le leur. Et celui qui nous reste d’un coup s’effrite, jaunit, se fane… Tout ce qui le tenait semble s’être écroulé. Notre amour n’a plus d’être sur qui se projeter, autre qu’une photo, un souvenir, une personne dont on imagine le quotidien qu’il ne partage plus avec nous. Zola Jackson est de ces mères qui ne semblent plus vivre que pour les rares jours dans l’année où l’amour de son fils se souvient d’elle. Elle est une mère comme la nôtre. Comme celle que nos femmes seront. Et que nos enfants seront certainement à leur tour. « Quand il rit, mon fils, l’espace se modifie, l’air vibre, la lumière s’irise et les contours cèdent ».

Zola Jackson n’est que l’histoire d’une vieille femme noire, seule avec sa chienne, confrontée à ses souvenirs alors que s’abat sur elle l’ouragan Katrina qui dévasta en août 2005 La Nouvelle-Orléans. Dans ce très beau portrait, qui se dévoile par petite touches, Gilles Leroy campe une vieille femme meurtrie par la vie, qui, au soir de sa vie, doute de ses certitudes, en pensant à l’enfant qu’elle a perdu, et à l’amour qu’elle lui portait et qui l’habitait toute entière. « Avec le temps qui passe et le malheur qui vainc, on comprend que peu de nos actions sont délibérées et encore moins de choses choisies dans nos vies. »

« Il ne faut pas grand-chose pour se faire détester dans ce pays où tout le monde aime son prochain, comme il est ordonné par la Constitution. » Gilles Leroy ne peint pas le portrait d’une époque. La gabegie, le bushisme, le racisme, et la ghettoïsation de l’Amérique ne sont pas le coeur de l’histoire. Ils ne sont que le cadre d’une histoire américaine. L’essentiel ici, c’est d’abord une voix et l’émotion qui s’en dégage. Zola Jackson est le roman de l’amour filial. De l’amour d’une mère pour son fils. De ce désarroi sans issue d’avoir tout perdu. De se retrouver sans rien. Sans rien d’autre qu’un torrent de larmes. Qu’une mer de douleur. Qu’un océan de souvenirs que l’ouragan ne parviendra pas à laver. Zola Jackson n’est que l’histoire d’une femme. D’une vieille femme de la Nouvelle-Orléans, que les secours ne peuvent plus sauver. C’est l’histoire d’une détresse. D’une souffrance sans fin. C’est l’histoire d’un impossible renoncement, comme s’il était possible de renoncer à l’amour qu’on a porté à son enfant. Dans ce court récit, resserré, où chaque mot est posé comme Zola est décidée, se noue petit à petit une boule d’émotion à partager trop d’amour perdu.

« Etais-je si laide, si noire à ses yeux mêmes, que mon fils a fui toute femme et jusqu’à ma couleur ? Etais-je si méchante, si mauvaise et injuste que l’amour des femmes l’a terrorisé ? Etais-je si douce, au contraire, si tendre et complice avec lui que l’amour des femmes lui a paru acquis et de la sorte inconsistant, sans enjeu, insipide ?  (…) Etais-je si laide de corps et d’esprit ? Si dégoûtante comme femme et comme lignée qu’il lui a fallu rejeter l’idée de se reproduire lui, héritier de mes tares ? »

Certes on pourra reprocher à l’auteur la construction de ce personnage si parfait, archétypal, cet amour exclusif, ces clichés, ce passéisme tout entier contenu dans cette génération qui s’en va… Mais ce n’est pas ce qu’on demandait à ce court roman. Juste un peu d’émotion brute. En se confiant à nous, Zola Jackson nous l’a donné. Que pouvions-nous vouloir d’autre ? Nous rappeler à un peu de tendresse ?

Tiens, je vais appeler ma mère.

Chronique rédigée par HUbert Guillaud

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