Entretien avec Pierre Chavagné, pour "Auteur Academy"

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Faire coincider une rentrée littéraire et la télé-réalité, sans être dans son fauteuil tenant un Guillaume Musso pour regarder s’ébattre des has-been dans une ferme en Afrique, voilà un pari risqué que relève Pierre Chavagné, dans « Auteur Academy » . Là où l’abêtissement ou l’assoupissement menace tout téléspectateur, le lecteur de ce roman lui risque la compréhension des écrivains de toutes sortes et au minimum le sourire.

C’est donc avez les zygomatiques coincés en position haute et l’esprit critique revigoré que nous avons conversé avec ce jeune auteur, cynique peut être et non pas inique, pour un premier roman loin d’être minuscule.


Votre étrange action se situe dans le berceau de la pensée occidentale (la Grèce si j’ai bien situé), vous n’avez pas songé à la faire naitre dans le berceau de l’humanité, dans une ferme en Afrique, par exemple, non pas au pied du Kilimandjaro ?

La Grèce est la matrice de la littérature occidentale, pas l’Afrique. Et si je connais bien les Cyclades et les mythes grecs, j’ignore tout de la vallée de l’Omo, du Kilimandjaro et des contes Peuls. Et puis je voulais appeler mon île Nikos…
Ceci est votre premier roman, songez vous d’ores et déjà à « devenir un écrivain confirmé c’est à dire capitaliste » ?

Mon activité professionnelle actuelle me préserve de ce travers. A l’instar de mon héros, je n’écris pas pour l’argent, ni pour la gloire d’ailleurs. Je souhaite devenir un écrivain tout court, ni communiste, ni socialiste, ni centriste, ni écologiste, ni capitaliste.


Plus sérieusement, « la vocation de l’écrivain est de rendre compte », avez vous voulu affirmé un divorce entre la culture et la télévision, ou plus exactement, entre la littérature et la société du spectacle, notamment avec le morceau de bravoure de la prise d’otage (que j ai adoré) ?

Oui, ce n’est pas nouveau mais le fossé se creuse. Aujourd’hui, tout est bruit, tout est émotion, tout est divertissement. On traite les sujets chronomètre en main et pied sur l’accélérateur, le chroniqueur est roi. Lors de cette prise d’otage, la revendication de mon narrateur était simplement d’appuyer sur « pause » ; s’asseoir quelques minutes et réfléchir.
Votre protagoniste éponyme étudie la technique d’écriture et vous la décrivez d’un vocabulaire guerrier, est ce une lutte ? Avez vous vraiment une stratégie d’écriture ? Faut il étudier SunZe pour lutter contre la page blanche ?

Non, ce sont des cérémonials vus chez d’autres. Je n’ai pas de stratégie particulière, ni de discipline. J’écris n’importe où et longtemps. J’écris très facilement en fait. C’est plutôt lors des séances de corrections que je traîne des pieds, je trouve mille excuses pour différer cette épreuve.
Si comme vous le dites être écrivain est un travail, pensez vous vraiment que cela s’apprend ? Que pensez vous par exemple des ateliers d écriture ? ou des cours de creative writing ?

Une partie s’apprend. Pour cela il faut lire beaucoup et avoir du goût. En revanche le Creative Writing n’est pas du tout ma tasse de thé. Les romans bricolés dans ces ateliers sont souvent ratés et toujours formatés. Construire des personnages et raconter une histoire ne suffisent pas. Évidemment, il existe des contre-exemples L’Histoire de l’amour de Nicole Krauss en est un. L’atelier d’écriture à la française est différent, il s’appuie sur les jeux oulipiens et les contraintes (comme le texte sans « e », sans verbe…), il est ludique et vise à stimuler la créativité. S’il est bien mené comme chez Hélène Dassavray ou Flore Naudin, il s’apparente à un jeu, à un échauffement avant la course. Alors pourquoi pas ?
« Pour écrire, il faut avoir vécu et se faire violence pour le raconter « , votre rapport à la littérature actuelle est donc si conflictuel, si difficile ?

Trop d’auteurs publie du vide, ne propose rien. Oublions-les ! Et lisons les autres, ceux qui créent de nouveaux univers,  ceux qui cherchent, ceux qui proposent, par exemple dans ma génération : Foenkinos, Viel, Egloff, Mauvignier, Jaenada, Vallejo, Ovaldé…


Vous avez choisi des pseudonymes homophoniques à tous vos « professeurs  » sauf Beigbeder , pourquoi ?

Je trouvais ça drôle. (Réponse décevante, je le sens).
Chacun de vos « concurrents » est une caricature d’une forme d’écrivain,  parlons du cas Vernal, il y a donc des écrivains nés, touchés par la grâce ?

Oui et j’en suis jaloux. Blondin par exemple.
Et vous, où avez vous appris à écrire finalement, quel est votre parcours ?

J’ai beaucoup lu. J’ai pris mon temps.  J’ai écrit quand j’étais prêt.
Quel est votre rapport à l’auto-fiction ?

Le problème de l’autofiction c’est qu’il a peu de représentant talentueux. Ça paraît abordable alors tout le monde s’y lance. Et puis, je me moque de ce genre littéraire, je me moque de savoir si ce que je lis est faux ou vrai ; d’un livre j’attends de l’émotion, de l’étonnement, du style. Si l’auto-fiction est un roman faux, j’ai écrit une fausse auto-fiction c’est-à-dire un roman vrai !

Vous qui avez l’âge d’être un des fameux enfants de la télé, vous semblez mettre un point d’honneur à ne pas être de votre temps, pas représentatif de votre époque, on sent toute votre culture classique, votre demande d’exigence dans la littérature et sa représentation. Comment vous sentez vous dans notre temps ? Avec internet par exemple ?

Je suis un enfant de la télé et j’ai coupé le cordon en 2000. J’ai écrit ce livre sans avoir vu une seule fois la Star Academy, ma seule documentation a été la presse pipole – des milliers de gens dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. C’est très difficile d’écrire sur la télévision, d’éviter le cliché, je ne suis pas tombé dans cet écueil, car j’ai écrit sur un souvenir. Il s’y dégage par endroit une tendresse, peut-être la nostalgie des trois chaînes Hertziennes. J’ai choisi de quitter Paris, de me retirer sur une colline du Haut-var et de là haut j’ai une belle vue sur notre époque et je n’aime pas ce que je vois.

Internet je l’ai découvert très tôt, 1992 ou 93, mon adresse hotmail date de 1995. Mais depuis je n’ai pas progressé. Je m’en sers comme d’un livre magique qui a toutes les réponses à mes questions. Pour le reste, je suis atteint d’incuriosité chronique. Facebook, Twitter, ça me fatigue. J’ai tout de même un blog pour faire mes gammes.
Etes vous vraiment « un sentimental cynique, le coeur pour voile et l’ironie pour gouvernail  » ?

Oui, j’évolue en équilibre instable. La lucidité gâte tous mes rêves. A la longue, c’est fatigant d’être moi.

Quel auteur vous semble le plus proche de vous ?

Je me sens proche de Roger Nimier et de Michel Déon : pour Le Hussard bleu et Le Jeune homme vert ; pour un Déjeuner de soleil et Les Enfants tristes, pour la Grèce ; et surtout pour leur conception de la littérature. Si je poursuivais l’exercice d’admiration, je citerai Jean d’Ormesson pour le style et l’enthousiasme (même s’il écrit toujours le même livre). Et Jean Echenoz pour sa virtuosité narrative. Pour le rugby alors là, c’est Michel Embareck !
Il me semble nécessaire de vérifier si vous vous êtes vraiment entraîné au questionnaire de Bernard Paix :
C’est drôle que vous me posiez cette question, le questionnaire de Pivot faisait l’objet d’un chapitre entier dans une première version du roman. Je l’ai coupé…

Votre mot préféré ?

Pneu car le « n » après le « p » est improbable et fait la fortune des orthophonistes français.
Le mot que vous détestez ?

Angoter (néologisme, écrire en alternant le mauvais et le pire).
Votre drogue favorite ?

L’encre bleue et le café noir.
Le son, le bruit que vous aimez ?

« Le bruit des ailes du silence qui volent dans l’obscurité»
Le son, le bruit que vous détestez ?

Une craie blanche sur un tableau noir (les couleurs ont leur importance car une craie rouge sur un tableau vert ne me dérange pas du tout)

Votre gros mot juron ou blasphème favori ?

« Puta madre », ca passe toujours mieux en espagnol
Homme ou femme pour illustrer un billet de banque ?

Chateaubriand pour les billets de 10000 euros
Le métier que vous n’auriez pas aimé faire ?

Comptable

La plante, l’arbre ou l’animal dans lequel vous aimeriez être réincarné ?

Si c’est un arbre, l’arbousier, si c’est un animal, le paresseux.

Si Dieu existe, qu’aimeriez vous, après votre mort, l’entendre vous dire ?

-        Vous m’avez dit : Pierre Chavagné ?

-        C’est cela.

-        Et bien mon ami, je ne vous trouve pas.

-        Mon vrai nom est Pierre Gavanche, si ça peut aider.

-        Ah ! Encore un artiste !

-        …

-        Voilà votre fiche. Mais vous êtes en avance. Nous ne vous attendions pas avant la fin de la décennie.

-        C’est que je n’ai pas trop compté, vous savez.

-        Oui, mais si tout le monde faisait comme vous, on serait vite désorganisés.

-        Désolé.

-        Profession ?

-        Ecrivain décédé.

-        Hum, je vais vous mettre à côté de Monsieur Beigbeder, il est arrivé la semaine dernière. Vous le connaissiez ?

-        Un peu oui.

-        C’est entendu, vous avez la chambre 2 566 245 677, vue sur terre. Le petit-déjeuner est disponible à partir de six heures et jusqu’à dix heures. Un brunch peut-être pris à partir de midi. Le bar et le restaurant gastronomique sont au dernier étage. Vous pensez rester longtemps ?

-        Un petit bout d’éternité.

Enfin,  » pour être un écrivain confirmé il faut publier un deuxième roman  » apparemment vous avez un plan de carrière très au point, où en êtes vous ?
Au début. Juste au début…

Vous pouvez retrouver Pierre Chavagné sur le web où il a consacré un blog à son ouvrage : http://auteuracademy@canalblog.com



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