La paresse et l'oubli de David Rochefort

arton16064-24f24La paresse et l’oubli de David Rochefort chez Gallimard

Pour un premier roman, c’est une réussite. A tel point qu’on se demande si ce n’est pas un de ses canulars comme l’édition les aime, un auteur confirmé qui tenterait une remise en cause en publiant sous pseudonyme. J’ai vu des photos de David Rochefort, et rien ne laisse penser que ce pourrait être Philippe Sollers avec des postiches.

Bienvenue au lycée Saint-James de Neuilly, où Ratel, l’anti-héros et deux de ses camarades, aussi anti-héros que lui, Joris et Dimitri, terminent leurs études secondaires, à l’âge des possibles, le meilleur comme le pire. Ces trois-là seront rassemblées par leur goût pour le hard rock. Le lecteur au fait des moeurs neuilléennes l’aura compris : le roman ne se situe pas du côté bling bling de la capitale des Hauts-de-Seine.

La littérature est une affaire de style, tout le monde le sait. Rochefort le prouve. Des parents de Joris , il écrit : ce sont « d’honnêtes cadres sans intérêt : de braves catholiques qui ont mauvaise haleine ». Fermez le ban tout est dit.

Un peu plus loin, : « Le visage de Dimitri est rond, franc, sans mensonges. Quand il rit, tous ses traits s’animent ; il mange comme huit mineurs polonais, et déteste être interrompu pendant son bâfrage. Une âme d’enfant dans un corps de géant ». Voilà pour l’arrivée du troisième larron de l’histoire. Rythme et précision sont les deux grandes qualités du style de David Rochefort. Ce n’est pas parce que le roman parle de trois jeunes que le style joue à imiter un parler jeune souvent pathétique en littérature.

Autant le dire d’emblée, la paresse et l’oubli est ce qu’il m’a été donné de lire de plus fort en littérature française depuis longtemps. En même temps, je ne lis pas tout ce qui publié.  Ça commence un peu comme le péril jeune de Cédric Klapisch, mais l’univers de Rochefort n’est pas celui de la comédie sympathique. On pense plutôt au titre original de La fureur de vivre de Nicholas Ray, Rebel without a cause. Le trio d’anti-héros sont, en effet, des rebelles qui se perdront faute de cause. Trop lucides pour pouvoir s’engager vraiment, pas assez cyniques pour accepter le monde tel qu’il est. Sauf peut-être Joris très vite confronté aux réalités de la vie. Son choix radical est aussi un refus de « son » monde tel qu’il est.

La paresse et la vie est le portrait d’une génération perdue, qui s’ennuie devant la télévision, voudrait changer le monde mais qui sait qu’on ne le peut pas, qui cherche sans trouver. Que faire qui n’est déjà été fait ? Il y a bien l’alcool et les drogues pour oublier le réel. Mais le retour est toujours brutal dans le roman. Ratel parti à Berlin, après que son père disparaisse mystérieusement – le père de ratel est la sorte de point aveugle du roman, le centre vers lequel tout converge et qui reste pourtant une masse opaque, incompréhensible à son fils, à son épouse et au lecteur – y continuera ses expérimentations. Jusqu’à découvrir la souffrance du rejet, et l’inconstance des sentiments.

Ratel est né trop tard dans un monde trop vieux et son retour en France n’arrangera rien. Un temps, on espère que l’amitié sera une voie pour la rédemption. Mais les liens se font plus lâches et la reconstitution du trio aura perdu l’enthousiasme des premières fois. On n’est pas dans une chanson de Patrick Bruel. Les rendez-vous dans 10 ans sont cruels.

La paresse et l’oubli n’est pas un livre facile à lire. On y boit beaucoup ; la tonalité  est noire. Si, comme j’ai entendu un jour un professionnel du livre le dire, vous pensez que « les écrivains devraient écrire des livres plus optimistes, parce que les gens ont des vies difficiles », passez votre chemin. La paresse et l’oubli n’est pas le roman qui vous réconciliera avec le bonheur de vivre. Peut-être qu’il vous donnera de quoi avoir un regard plus lucide.

Vous n’y trouverez ni complaisance avec les paradis artificiels – ils sont là, c’est tout, ni psychologisme à la française dans ce qu’il a de pire. David Rochefort, l’auteur est, ai-je lu, diplômé de philosophie. Et cela se lit. Le roman brasse aussi bien des considérations savantes sur le hard rock (ce passage est à la limite de la fiche « le hard rock pour les nuls » insérée dans le récit) que des citations d’Henri Laborit ou une analyse passionnante de The passenger d’Antiononi.

Que cela ne vous fasse pas peur, car si la paresse et l’oubli est un roman avec des morceaux d’idées à l’intérieur, c’est parce que celles-ci aident les personnages à appréhender le monde0. Roman dépressif d’un apprentissage intellectuel, il réussit à être savant et incarné (encore une fois, peut être, ce livre peut tomber des mains d’un lecteur non initié).

Ce portrait de groupe est surtout un total démenti à Rimbaud qui prétendait qu’on n’est pas sérieux quand on a 17 ans. Ratel et sa bande prouvent le contraire. C’est d’avoir pris le monde avec tout le sérieux dont on est capable à cet âge qui les conduit dans deux cruelles impasses : la paresse et l’oubli.

Chronique rédigée par Christophe Bys

Quatrième de couverture :

Roman d’une génération, celle des années 90 du siècle précédent.

Trois garçons du lycée Saint-James de Neuilly se retrouvent dans leur désir rimbaldien de changer le monde, au moins de le plier à leurs goûts et à leurs aspirations. Amateurs de musique heavy metal et de marijuana, rebelles sans cause et sans fougue excessive, ils boivent beaucoup, tout en rêvant d’actions situationnistes et d’une revue littéraire. L’alcool et la drogue jouent leur rôle obligé : celui de les sortir d’eux-mêmes, d’entretenir en eux un perpétuel éveil. Il y a dans ce premier roman une manière réussie de saisir les enfants perdus d’une époque en crise, servie par une écriture aisée et un art accompli de la formule.

David Rochefort vit et travaille à Paris. La paresse et l’oubli est son premier roman.



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