L'évasion d'Adam Thirlwell

arton15935-9ae76L’évasion d’Adam Thirlwell aux éditions de L’Olivier

Attention, granTécrivain. C’est écrit sur la quatrième de couverture. Ce n’est pas tous les jours qu’on compare un roman à Tristram Shandy ou à un autre granTauteur Milan Kundera. Le maître tchèque est même cité  quelques lignes plus bas : « un roman dont l’humour est mélancolique, la mélancolie malicieuse et le talent impressionnant ». De quoi impressionner l’apprenti critique du dimanche au moment de commencer à rédiger.
Et bien oui, Milan a raison, tout ce qu’il dit dans cette citation est vraie. Mais l’évasion ce n’est pas que ça. Malheureusement. Si toutes les qualités susmentionnées – intelligence, mélancolie talent, pour les distraits – sont là, il en manque une pourtant : celle qui donne envie de recommander sans condition un livre.
L’évasion est un roman difficile à résumer, ce qui constitue déjà un bon signe. Soit un banquier presque octogénaire, j’ai nommé Raphaël Haffner. Le roman s’ouvre sur une scène de voyeurisme sexuel, soit le dit banquier enfermé dans une armoire matant une femme de chambre de l’hôtel, où Haffner séjourne, et le fiancé de la jeune femme. Que diable est il venu faire dans cette armoire, vous demandez-vous.

Au fil des pages, on le comprend, le sexe est la grande affaire de la vie d’Haffner, une obsession pour cet éternel adolescent, qui cite la liste des empereurs romains, comme d’autres connaissent les stations de métro de la ligne 9 entre République et Porte de Montreuil.  Une occupation qui n’étonnera pas ceux qui avaient lu le premier roman de Thirwell où une histoire de mariage à trois servait de base à l’évocation des théories de l’auteur sur la vie en société. Comme on dit dans les pages Mode du Figaro, « les basiques sont là ».

Comme rien n’est jamais simple, derrière son obsession qu’il analyse au fil des pages, Haffner est aussi un grand amoureux, l’homme d’une femme. D’ailleurs, ce n’est sûrement pas un hasard si au crépuscule de sa vie, l’indigne libidineux séjourne dans un palace d’Europe centrale. S’il est venu en ce lieu, c’est qu’il attend de pouvoir de récupérer la maison des parents de sa défunte épouse. Comme une sorte d’ultime rachat, mais n’en disons pas davantage, l’histoire de ce mariage réservant un coup de théâtre final qu’il serait injuste et indélicat de révéler.

L’évasion est donc de ces romans dont l’intérêt ne réside pas dans la progression de l’intrigue, que l’on vient de résumer, pour peu qu’on ajoute qu’Haffner entretient une liaison avec une touriste échouée dans le même hôtel. L’intérêt réside dans le portrait qui est fait d’un homme, alternant le récit au présent (l’intrigue principale) et des flash backs (l’enfance d’Haffner, les amours d’Haffner, Haffner et son beau-frère, Haffner et la religion juive…). Thirwell, possédant un sens très sûr de la construction, précise ainsi au fil des pages le portrait de son héros. Roman riche de digressions philosophiques – comme celle-ci « la vie n’était qu’une façon de plus de perdre son temps », L’évasion soufre malgré tout d’un problème de rythme. Le livre est trop long par rapport aux enjeux narratifs qui le constituent.

En puis j’ai envie de pousser un coup de gueule : je n’en peux plus des clichés sur l’Europe de l’est. A les lire, l’européen central ou oriental moyen est une brute épaisse, avide de dollars, prêt à tout pour les obtenir. Les filles se prostituent, les hommes se soulent et le pays est forcément peuplé de corrompus passés en une nuit du communisme au capitalisme, sans morale. On ne demande pas à un écrivain de nous décrire toutes les subtilités du réel, surtout quand son propos n’est évidemment pas naturaliste comme c’est ici le cas. L’évasion est un conte qui se déroule dans un pays largement imaginaire, j’ai bien compris. Un roman qui prétend nous montrer un personnage dans toute sa complexité ne peut-il pas faire de même avec le décor qui l’entoure ? La littérature ne devrait-elle pas aussi s’attacher à détruire les clichés qui polluent nos imaginaires ?
Reste que Thirwell est incontestablement intelligent et cultivé et qu’il possède l’art romanesque.A peine âgé de 30 ans, il a écrit la vie d’un homme ayant vécu, sans qu’à aucun moment, on ait le moindre doute sur la véracité du personnage. Dommage qu’il ne fasse pas davantage confiance au roman, qu’il se croit obligé de faire son « malin ». Car les plus belles pages de ce livre relatent l’amour qu’éprouve Haffner pour la musique de Cole Porter et les chansons d’Ella Fitzgerald. De même, la relation entre Haffner et son petit fils Benjamin sont aussi d’une grande justesse sans jamais tomber dans le mièvre.
Vivement le troisième roman d’Adam Thirwell. Et sans citation de Kundera, pour intimider le lecteur.

Chronique rédigée par Christophe Bys

Quatrième de couverture :

u’est-ce qui peut conduire un banquier âgé de 78 ans, citoyen britannique et juif, à s’installer dans un palace d’Europe centrale pour une durée indéterminée ? Haffner est un homme à femmes, il ne l’a jamais caché, et son séjour dans ce spa luxueux devrait lui permettre de vérifier que son pouvoir de séduction est intact. Et puis, il y a la villa confisquée par le gouvernement local soixante ans plus tôt, et qu’il a pour mission de récupérer. Mais la véritable raison est ailleurs. Haffner est un éternel adolescent – il en a les appétits et la naïveté – et un libertin. C’est un déserteur qui s’efforce d’échapper à l’âge mûr et à ses maux – la gravité, le sens des responsabilités, l’expérience. Mais peut-on vraiment s’évader de sa propre vie ? N’est-ce pas un leurre de plus, une illusion que nous propose le Destin, comme une farce ultime avant la disparition définitive ?

Avec ce livre troublant, Adam Thirlwell tient toutes les promesses de son premier roman, Politique. Comique, érotique, imprévisible, L’Évasion s’inscrit d’emblée dans une tradition littéraire qui, de Tristram Shandy aux romans de Kundera, passe l’existence humaine au crible de l’ironie.

Adam Thirlwell est né en 1978. Comme Zadie Smith ou Jonathan Safran Foer, il a connu le succès avant 30 ans avec Politique, publié en Angleterre en 2003. Il vit à Londres.

« Un roman dont l’humour est mélancolique, la mélancolie malicieuse et le talent impressionnant. » Milan Kundera

Traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut.



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