Entretien avec Jean-Marie Blas de Roblès pour La Montagne de Minuit

jean marie blas de roblesEntretien avec Jean-Marie Blas de Roblès pour La Montagne de Minuit aux éditions Zulma

1/Après le baroque, le foisonnement stylistique de Là où les tigres sont chez eux, La Montagne de Minuit semble extrêmement épuré. Votre écriture semble s’adapter au lieu de votre narration

.
C’est le cas. La concision, l’effacement maîtrisé me semblaient nécessaires pour donner tout son poids à cette fable tibétaine.
2/ Lors d’une interview, vous disiez ‘vouloir atteindre un idéal d’écriture ‘ , quel est il ? est ce un absolu ou une adaptation au sujet ? Pensez vous l’avoir atteint ici ?


Il s’agit plutôt d’une adaptation au sujet, mais avec le souci de l’épure, de l’économie de moyens. Par définition, un « idéal d’écriture » ne s’atteint pas, et je suis bien mal placé pour juger si je m’en approche ou m’en éloigne. Je suis simplement content de ce que j’ai fait, dans la mesure où le résultat correspond à ce que j’avais en tête en commençant à écrire ce livre.
3/ Une dizaine d’années d’écriture pour Là où les tigres sont chez eux, et un an après La Montagne de Minuit, avez-vous acquis une facilité d’écriture, ou vous sentiez vous plus libre sur le sujet ? Avez-vous acquis une plus grande discipline d’écriture ? et si oui, quelles sont vos habitudes d’écriture ?


J’avais commencé La Montagne de minuit durant la période où Là où les tigres sont chez eux ne trouvait pas d’éditeur. Il s’agit d’un projet auquel je pensais depuis plusieurs années, alors même que je terminais mes Tigres. L’écriture du roman précédent m’a probablement servi, mais je ne sais pas encore de quelle façon. Pas pour la facilité d’écriture, en tout cas… J’en ai retiré sans doute une plus grande conscience des processus narratifs, et peut-être une meilleure compétence dans le maniement de la langue. Quant à la discipline d’écriture, elle est acquise depuis très longtemps. Lorsque tout est prêt, documentation et vision claire de ce que je veux raconter, j’écris de 5 h du matin jusqu’au soir sans me préoccuper d’un délai quelconque.
4/ Vous disiez avoir voulu Là où les tigres sont chez eux comme un opéra, La Montagne de Minuit est il votre tantra ?


Plutôt un mandala, non ?
5/ Ici encore, vous mettez en œuvre votre prédilection pour les structures compartimentées, les narrations à plusieurs voix. Pourquoi ce choix ?


Ce n’est pas un choix délibéré. Cela vient peut-être de mon goût pour les anamorphoses, les reflets, la mosaïque. De ma méfiance instinctive, même dans la fiction, pour ce qui pourrait apparaître comme une vérité absolue. J’ai besoin de cette relativisation, semble-t-il, pour conserver toute sa force au questionnement.
6/ Pourquoi choisir de faire se croiser Histoire et fiction ? Que pensez vous des dernières polémiques sur le sujet , notamment sur Jan Karski ?


Histoire et fiction se croisent nécessairement ; la seconde se nourrissant de la première pour inventer des mondes possibles et leur donner leur vraisemblance. C’était déjà le cas dans le roman précédent avec le personnage d’Athanasius Kircher, mais aussi avec le Brésil des années 80. Il n’y a problème que lorsque l’Histoire en vient à se nourrir de la fiction. Et dans ce cas, la falsification des faits est inacceptable. Pour ce qui est de Jan Karski et du roman de Yannick Haenel, je ne vois pas matière à polémique et je me range du côté de Jorge Semprùn lorsqu’il dit que « seule la littérature peut rendre la mémoire vivante. »
7/ Vous vous servez bien sûr de votre expérience dans les pays tels que la Chine ou le Brésil où vous avez enseigné pour vos romans. Mais vous servez-vous de votre expérience d’enseignant pour vous approprier « cette infinie capacité du monde à produire des fables » ?


Non, je ne crois pas.


8/ Dans cet ouvrage, les motivations ne sont jamais explicitées, et jusqu’au bout restera un suspens, une fable. La morale en est elle que le secret , l’inconnu est ontologique au cœur de l’humain ? ou est ce l’interrogation qui vous porte à écrire ?


En commençant à écrire ce livre, je ne me suis pas dit que j’allais écrire un roman à thèse ou un conte philosophique. Ce sont les histoires que j’ai choisi de raconter, et la façon dont je l’ai fait, qui ont généré leur propre morale, ou plutôt la sensation d’une morale à en tirer. Au lecteur de choisir la sienne ; mais s’il est important pour moi de garder le mystère à son mystère, de mettre en scène un questionnement « ontologique », il est aussi crucial de dénoncer la fiction lorsqu’elle trahit dangereusement la vérité historique et entretient des mythes scélérats, comme les théories du complot actuelles. À ce moment-là, il faut sortir du conte et montrer les vrais loups derrière leurs masques de brebis.

9/ Bastien votre héros, si l’on peut dire, est traversé par une volonté de transcendance, de spiritualité. Pensez vous que cela est une quête moderne ? Est-ce la vôtre ? L’écrivain a-t-il vocation à transcender l’humain ? Doit il viser une universalité ? Le chemin en est il l’introspection ou le voyage de préférence ?


Bastien est à la recherche d’une sagesse. Il croit l’avoir trouvée – et sans doute à raison – dans le bouddhisme tibétain, mais il ne reflète que le délaissement dans lequel se trouvent nos sociétés occidentales depuis la « mort des dieux » et la chute des idéologies qui promettaient, sinon une transcendance, du moins des lendemains nouveaux. Comme je le fais dire à l’un de mes personnages, ce qui est grave, « ce n’est pas que les hommes ne croient plus en Dieu, c’est qu’ils sont prêts désormais à croire en tout ». Cette quête d’une transcendance de substitution, et comme par défaut, n’est certainement pas la mienne. Elle ouvre grand les portes à la superstition, aux spiritualités de pacotille voire à l’obscurantisme. De mon côté, je suis profondément athée. La seule universalité que je reconnaisse à l’homme est d’être jeté au monde en dehors de tout projet divin et en sachant qu’il est mortel. C’est donc à lui de poser ses propres valeurs, de se construire en tant qu’homme et de faire en sorte d’habiter le monde au milieu des autres. Ce constat sartrien, qui passe par la démystification systématique et le refus de la mauvaise foi, continue à poser, me semble-t-il, les conditions d’un véritable humanisme. L’écrivain fait ce qu’il peut avec tout ça. Il se raconte des histoires en essayant de vivre sa propre vie. Il chante, plus ou moins bien, en alternant les cigarettes et les verres de whisky.

10/ Quels sont vos auteurs de prédilection , vous qui aimez les fables représentant la réalité ? Avez-vous découvert dernièrement de jeunes auteurs qui vous passionnent ?


Borges, Flaubert, Lowry, Huysmans, Thomas Mann… Mathias Enard, Arno Bertina, et toute l’équipe de la revue Inculte pour la nouvelle génération.

11/ Vous créez des allégories de la vérité qui se montre et qui se cache. Mais quelle est la vérité cachée de Jean Marie Blas de Roblès ?
« Extrema acedia hominem in imum ultimumque gradum extrudit facitque mineralibus persimilem. » Carolus Bovilius, Liber de sapiente, Paris 1510

Retrouvez ici la chronique de son livre, La montagne de Minuit



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