Interview de Claudie Gallay pour L’amour est une île

Claudie GallayInterview de Claudie Gallay,  L’amour est une île, aux éditions Actes Sud

1-                Cette interview se faisant par mail, je me demandais si vous aviez déjà pris votre premier café, puisque vous disiez «  l’écriture vient avec le premier café, il m’aide à trouver les mots justes » ?  Plus  sérieusement, quelles ont été vos habitudes d’écriture pour ce nouveau livre ?

Beaucoup de café, oui… Le corps a besoin de rituel. Je suis matinale.  C’est le chat qui me réveille. C’est le premier bruit que j’entends, son ronronnement autour de l’oreiller. Après, je vais au bureau, tout de suite. C’est une question de rythme. Si je me laisse distraire par quelque chose, un courriel par exemple, j’ai beaucoup de difficultés à reprendre l’écriture.  Pour écrire ce roman, je suis  allée à Avignon, j’ai pris des notes, moi qui déteste le monde, la foule, je me suis mêlée à elle. J’ai passé tout juillet dans la touffeur, ce fut insupportable… Mon écriture ressemble aux hommes. Dans ce roman, une solitude en rencontre une autre. Les chapitres sont courts, ça semble haletant, décousu, à l’image de cette ville pendant le festival.

2-                Si l’on vous dit que vous savez très bien faire du roman populaire, vous n’êtes pas vexée n’est ce pas ? Le succès des ‘Déferlantes’ a-t-il changé quelque chose dans votre rapport à votre écriture ?

J’aurais aimé être colporteur… J’écris sur l’humain, je cherche à me rapprocher de lui, par l’écriture, pour le donner à voir dans toute sa complexité, ses manques, ses silences. Et par là même me rapprocher de ce que je suis. Je creuse dans ma vie, avec l’écriture, pour comprendre, trouver du sens. Le succès des Déferlantes m’a permis de ranger mon cartable, plus d’école, plus de calendrier, c’est une chance inouïe, il m’a ouvert un espace temps qui me laisse chaque matin émerveillée.

3-                De votre œuvre se dégage une fascination pour l’eau, Avignon où se déroule le livre reste dans l’imagerie plutôt la ville des vents, est ce pour exploiter ce côté que vous avez choisi  de placer Odon sur une péniche ?

J’ai besoin d’eau, dans ma vie et dans l’écriture. Qu’elle tombe du ciel sous forme de neige ou de pluie, ou qu’on s’y plonge. Avignon est une ville close, c’est une ville de vent mais elle respire aussi avec le fleuve. Le Rhône  s’impose par son odeur, sa fraîcheur, sa masse vivante. Je connais très bien les bords du Rhône, son côté sauvage, les péniches. Le personnage d’Odon ne pouvait pas vivre intra muros.

4-                Vous avez choisi Avignon comme décor, en période d’effervescence et de festival, mais vos personnages ne semblent pas touchés par cette frénésie et vivre dans un rythme, un battement à part, celui de la nostalgie et du remords.

Pas facile de vivre avec ses ombres… Il y  a une part de nostalgie chez Odon, celle des paradis perdus. Il va tenter de réparer un mensonge par un autre mensonge, tenter cette justice-là. Au final, c’est une tragédie qui nous relie tous, celle des comportements humains, de leur étrangeté, de leur paradoxes, de leurs ambiguïtés. Mes personnages chancellent, certains se relèvent, d’autres pas. J’ai voulu montrer que le spectacle n’était pas forcément où on l’attend, dans les théâtres, mais qu’il était aussi dans la rue. Avec le destin de Marie, tout d’un coup, on ne joue plus, on n’est plus au théâtre. Et pourtant on est sur une scène.

5-                Est-ce parce que vous aimez privilégier dans votre écriture les personnages qui s’expriment plus par le geste et le regard, que le verbe, que vous avez choisi des protagonistes venant du monde du théâtre, ce qui pourrait paraître contradictoire ?

Ce qui est contradictoire est intéressant. J’ai écrit sur la campagne, sur les villages de taiseux, j’ai eu envie de me confronter à autre chose. Les créateurs me fascinent. Ceux qui maitrisent le Verbe m’étonnent. Ils montent sur scène, ils se mettent dans la lumière, ils nous envoûtent avec leurs voix. De grands timides prennent plaisir à cela. Ils défient le passage du temps. Mes personnages sont parfois résignés. Parfois idéalistes. Ils ont envie de vies différentes. On croit en leurs rêves, on a les mêmes. Il faut bien que quelque chose sauve les hommes, l’Art peut le faire.

6-                «  Tu es un amoureux des textes, moi je les aime eux » dit une de vos héroines. La question sous jacente de votre livre pourrait se résumer ainsi : qui est réellement l’auteur et le propriétaire d’un texte ?

Je prends dans la vraie vie, quand je suis aux terrasses des cafés, quand je traîne, tout ce que je puise et que je glisse dans mes livres. Un geste, une tenue, un regard…

7-                « la poussière l’oubli c est le destin des hommes, pas celui des écrits »  Le pensez vous vraiment ? Y pensez vous en écrivant ?

L’écriture permet de lutter contre l’oubli. L’oubli est une autre mort, les hommes naissent, ils sont aimés, ils sont oubliés. Certains laissent trace, ils gravent nos mémoires parce que leur vie, leur oeuvre éclaire notre histoire. Mes écrits sont éphémères, mais je suis heureuse que l’Office des vivants, écrit il y a dix ans, rencontre ses lecteurs aujourd’hui.

8-                « Elle voudrait transformer l’encre en bruit » lisez vous toujours vos textes à voix haute ? pensez vous justement les adapter au théâtre ?

J’écris à l’audition.  Je lis et travaille beaucoup à haute voix, j’ai besoin d’entendre mes phrases, d’en avoir la musique. Un texte passe aussi par le corps, par la respiration.

Mon travail, c’est d’écrire, je n’adapte pas. Mais écrire pour le théâtre, pourquoi pas.

9-                « l amour est une île, quand on part on ne revient pas «  pourquoi avoir choisi cette phrase pour titre ? la pensez vous juste ?

L’amour… On y accoste comme sur une île, parfois par hasard, et on est tout aussi brutalement rejeté, c’est ainsi, mélancolique. Magique.

10-            Votre prochain roman, vous y pensez déjà ?

Il est commencé.

Retrouvez la chronique de son livre ici



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