Interview de François Vallejo

portrait-f-vallejoInterview François Vallejo pour Les sœurs Brelan chez Viviane Hamy

Trois sœurs, Marthe, Sabine et Judith, laissées seules face à leur destin à la mort d’un père un peu fantasque. Trois sœurs qui traverseront l’époque sans se désunir vraiment,  faisant face ensemble aux avanies familiales, financières, à la maladie. Trois façons de vivre son temps jusqu’au bout de soi même et le bout est peut être pour elles l’altérité jumelle que sont ses sœurs.  François Vallejo l’auteur du merveilleux Ouest, prix du livre Inter  2007, revient ave les Sœurs Brelan. Des voix de ces trois femmes, il réussit magistralement à n’en faire qu’une et à nous faire traverser le temps en même temps qu’elles.

De roman en roman vous semblez vous intéresser particulièrement à la multiplicité des voix en soi et autour de soi. Avec cette histoire de trois sœurs sur une longue période, pensez-vous avoir réussi à illustrer d’autant mieux cet intérêt ?

Il est vrai que je crois depuis longtemps que la voix d’un auteur ne peut être que l’addition de voix qui l’entourent, pas de toutes : sa personnalité apparaît dans le choix des voix qu’il fait surgir. Quelques-uns ont parfois remarqué que le ‘trio’ avait une place importante chez moi. Je leur donne raison, sans l’avoir cherché, en mettant en avant un trio de sœurs, qui permet de faire jouer d’infimes nuances de voix.

Vous traitez les voix de ces sœurs comme une seule et même entité, oscillant entre rivalité, gémellité et protection. Ce choix de trois sœurs vous permettait-il de franchir les limites du possible pour manifester tous les excès au sein d’une seule et même entité ?

Le fait que la condition de sœurs soit fondamentale pour ces trois filles et femmes, puisque la décision de s’occuper d’elles-mêmes seules à un moment où elles auraient dû être mises sous tutelle les engage collectivement, aboutit à cette singularité : une sorte de personnalité en partie commune (la fraternité ou sororité), mais trois têtes distinctes et souvent contradictoires. Il fallait maintenir cette égalité tout en faisant ressortir les distorsions.

Chacune d’entre elles reflète des conventions, des valeurs morales propres à leur époque. Avez-vous voulu illustrer ainsi une forme d’histoire de la condition féminine ? Avez-vous un avis sur l’évolution de celle-ci ?

Je n’ai jamais de projet didactique ou trop explicatif, mais j’ai bien été obligé de constater que ces trois femmes traversaient le champ d’une époque, une quarantaine d’années, où le fait peut-être le plus important est l’émergence des femmes, leur prise de possession d’un territoire réel et symbolique de plus en plus vaste. Si trois filles sont capables de dire en 1950 : nous sommes en mesure de vivre par nous-mêmes, elles sont à la fois en rupture avec leur monde et en phase avec le monde qui vient. Elles ont alors peur de leur propre audace, certaines essaient de reculer, mais le mouvement est lancé, elles doivent aller de plus en plus loin, même malgré elles, ou trop loin quand elles n’ont plus peur. Le roman ne donne donc pas d’avis à proprement parler, mais il montre.  Et il montre ce qui est le plus nouveau (et aussi important que la géopolitique, la guerre froide et sa fin) du dernier demi-siècle.

Votre écriture semble être rythmée par les conflits intérieurs non seulement de chaque personnage, mais de l’entité qu’elles constituent. Comment l’avez-vous construit ?

Le récit repose en effet sur l’avancée collective de ce que vous nommez l’entité ‘sœurs’, mais aussi sur l’émergence successive de chacune des trois femmes, prise dans ses contradictions personnelles et en opposition aux deux autres.  Comme vous l’avez observé, elles sont toujours trois, mais  dans chaque partie une voix l’emporte sur les deux autres.

Vous êtes un habitué du travail de glissement perpétuel pour rendre la multiplicité des voix, n’est-ce pas difficile de glisser vers une unité cette fois , tout en gardant les différences ?

C’était le pari en effet : trois fils de couleurs différentes à tresser ensemble. Difficile, peut-être, mais j’espère avoir réussi à garder les trois couleurs distinctes tout en formant une seule corde solide !

Vous faites un usage remarquable du point-virgule. Comment écrivez vous ? La sonorité est elle importante pour vous ? Quels sont les auteurs qui vous inspirent ?

Le point-virgule est, pour moi, un signe essentiel : c’est un signe pivot, qui permet d’insérer plusieurs phrases en une, donc plusieurs voix narratives en une seule ; il permet des ruptures, changements de ton, de ligne directrice ; capable d’accélérer une longue phrase, ou de donner de l’ampleur à des fragments.  Il est donc avant tout pour moi un instrument rythmique. J’ai toujours une construction musicale en tête, des thèmes secondaires qui se mêlent au thème principal (on retrouve chaque sœur à la fois dans et hors de la triade).

Le personnage de la Grand-mère, est un contre point joyeux aux trois sœurs. Chacune représente une forme de vérité (Judith celle des idéaux par exemple), la Grand- mère étant une sorte de philosophe du bonheur, avec un brin de folie. Pensez vous que cela soit ça la sagesse de l’âge ?

Je n’ai pas la prétention de définir la sagesse de l’âge, dont j’observe aussi les souffrances et, parfois,  le retour de l’innocence. Mais vous avez raison de souligner le rôle de cette grand-mère, la seule capable de contrebalancer, parce qu’elle est presque sortie de la vie, les dangers auxquels s’exposent ses petites-filles, soit par excès de réalisme (Marthe), d’opportunisme (Sabine) ou d’idéalisme (Judith). Elle leur apporte la légèreté que leur situation originelle interdit.

Chacune d’elles est fixée à son rêve. Et vous quel est le vôtre ?

Arriver au bout de quelque chose qui ressemblerait à un ensemble de livres différents et cohérents (ce qui suppose du réalisme, peut-être aussi de l’opportunisme, hélas, et pas mal d’idéalisme, mais aussi un brin de légèreté).

La morale pourrait être que ces trois personnages sont dans un huis clos affrontant leur démons, enfermées dans leur sororité, mais que ce sont ces démons mêmes qui les constituent. Est-ce ainsi que vous percevez l’humain ?

Oui, vous touchez à quelque chose d’essentiel : l’autre en nous nous constitue plus fortement que ce que nous croyons être nous-mêmes. Je me sens en perpétuelle divergence avec moi (peut-être comme s’il y avait trois sœurs semblables et opposées en moi ?).

Retrouvez la chronique de son roman ici



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