Interview de Laurent Gaudé pour Ouragan

LAURENT GAUDE© MARC MELKI libreInterview de Laurent Gaudé pour Ouragan, aux éditions Actes Sud

Avez-vous lu Zola Jackson de Gilles Leroy ? Je vous pose la question car le personnage de Joséphine et celui de Zola présentent de nombreux points communs, notamment dans la fonction de témoin contemporain.

Non je n’ai pas lu le roman de Gilles Leroy. Lorsque j’écris je me bats suffisamment avec mes personnages, pour ne pas me laisser parasiter par l’écriture d’un autre sur le même sujet.  La voix de Joséphine est celle qui accueille dans Ouragan. De fait, elle est le narrateur, la colonne vertébrale, parce qu’elle est, de part son grand âge, un témoin privilégié.

Votre personnage principal Joséphine prend la parole toujours avec la même formule «  moi Joséphine Linc Steelson, négresse de presque 100 ans … » avec quelques variations. Il semble que ce procédé  de répétition ramène votre roman vers l’univers du conte, de l’oralité.

Déjà dans ‘la mort du roi Tsongor’ j’avais travaillé sur l’oralité dans l’épopée. Or l’oralité se construit beaucoup sur la répétition, qui rend la parole emphatique. Ce que j’essaye c’est de rendre la voix, la sortir du quotidien et de sa banalité. C’est ce dont j’avais envie pour Joséphine. Sa manière de parler un peu surannée un peu hors du temps, pose son personnage dès le départ au dessus de tout, un peu distanciée, une position de conteur.

Avez-vous voulu donner cette coloration de conte ?

Je n’aime pas l’aspect de délivrance d’une morale du conte. Cela n’est pas à mes yeux la fonction du roman, qui serait plutôt de mettre en mots des problématiques et les faire tourner dans un univers jusqu’à ce que le lecteur s’en saisisse. La frontière est pourtant fragile entre le conte et l’auteur faisant des propositions de sens.

Le thème sous jacent est contenu dans votre épigraphe, comment l’avez-vous choisi ?

Quand j’ai commencé l’écriture d’Ouragan, je me suis dit ‘ il faudra que cela parle de cela : est ce que l’on peut rester fidèle pendant un ouragan ? » et pendant l’écriture, je lisais ‘les braises’ de Sandor Marai et j’ai trouvé cette phrase. C’est une rencontre.

La thématique serait donc la fidélité. Je ne peux donc que vous demandez : et vous à quoi êtes vous fidèle ?

Au désir. Je suis fidèle au désir, à l’envie, à l’appétit. Parce que le désir est la chose la plus précieuse que l’on ait.

J’ai été particulièrement sensible à votre traitement de l’odeur, sa transformation, sa prégnance, son influence.

J’essaye de me représenter mentalement ce que mes personnages vivent. Je fais un travail tout en empathie. Et je ne suis pas allé à la Nouvelle Orléans pour cela, j’aime garder de la distance dans l’écriture. M y rendre n’aurait en plus pas été utile puisque je n’y aurais pas été pendant Katherina.

Vous avez choisi de faire se dérouler l’action pendant l’ouragan Katherina pour sa valeur tragique, proche du théâtre grec, l’homme face à son destin ?

Le sujet que j’ai choisi permet effectivement, ce qui est très présent dans la tragédie, de traiter de ce moment où les personnages passent en un court instant du bonheur total au malheur le plus profond et comment se fait ce basculement. La question que se posent tous les personnages reste ‘ et si demain tout devait s’arrêter ? ‘ . Et bien sur, j’étais sensible à cette petite part d’humanité qui a été oubliée, car ils les ont oubliés, parce que noirs et pauvres, ils ont subi une sorte de double peine.

Cette fatalité  qui s’abat sur l’homme est un des ressorts principal de votre écriture, sans doute dû à l’influence de votre écriture théâtrale.

La notion de destin fonde bien sur la tragédie.  J’ai une position très duelle sur ce sujet. Je veux croire en la force de l’homme. Je construis des personnages qui n’ont pas abdiqué, ils ne peuvent pas s’échapper mais ils restent debout. C’est ainsi qu’ils sont beaux, en réintroduisant une part de liberté avec laquelle ils tiennent droits.

Le personnage du révérend m’a particulièrement touché. Il est une véritable voix américaine que nous, européens, ne pouvons que partiellement appréhender dans sa folie mystique.

En effet, le révérend est un des personnages les plus éloignés de nous, faisant des ponts inimaginables pour nous européens, qui avons intériorisé la séparation de l’ Eglise et de l’ Etat. Nous avons du mal à comprendre, à approcher.  Cette question de l’existence de Dieu est importante, belle et légitime, elle ne relève pas de la matérialité. De fait, la fin du révérend dans Ouragan résout cette question à mes yeux, en tombant dans une folie qui signifie que le ciel est vide.

Vous abordez peu l’aspect qui a trait à la société de consommation, les pillages, la razzia sur des biens autres que de première nécessité.

Oui, cet aspect m’intéressait moins. Ce que je voulais c’était traiter d’une ville à l’arrêt qui ne fonctionne plus, et de comment la nature reprend ses droits.

Encore une fois votre écriture est chorale, les voix se mélangent et arpentent des chemins menant vers l’insaisissable, l’indicible, une dimension où les préoccupations quotidiennes se fondent dans un tout atemporel et moins réel.

Le vrai plaisir de la littérature est de s’affranchir des frontières. Lorsque Garcia Marquez me raconte l’histoire d’une petite vieille qui a 150 ans et qui se charge de messages pour les morts alors qu’elle est à l’agonie, je le crois. L’écriture est jouissive ainsi, quand il n’y a pas de fossé. La difficulté est de réussir à garder le lecteur avec soi malgré tout. Cela se fait par glissements progressifs. Dans Ouragan, vous en avez un exemple avec les alligators. Si j’avais décrit une ville où les alligators grouillent partout dans les rues, personne ne m’aurait suivi. En les introduisant progressivement, ils finissent par vous submerger et vous le croyez. Cela permet de glisser en dehors du monde d’une urbanité repérée.

Et vous, quels sont vos repères d’écriture ?

Je suis de la vieille école, j’écris au stylo et sur papier. Le premier jet est toujours fait à un rythme régulier, tous  les jours. Puis le travail, pour la version 2, 3 , 4 n’obéit à aucune règle. Souvent je laisse le temps la distance, poser les choses. Sur Ouragan, cela m’a pris un an d’écriture dont 8 ou 9 mois de corrections, dont la plupart portaient sur la structure. J’ai beaucoup travaillé sur l’entremêlement des voix. J’ai eu d’emblée envie de quelque chose qui soit dans la choralité, la polyphonie. Cela me semblait être le plus juste par rapport à ce qui s’est passé.

Vos fins de chapitres notamment illustrent à merveille cet entremêlement des voix, qui forment une cacophonie où pourtant le lecteur ne se perd pas. Encore l’influence du théâtre ?

Pour réussir cela, il faut glisser sans perdre le lecteur, tout en le perdant un peu. Je fais primer le rythme de la phrase et ensuite je choisis de quel personnage à quel personnage passer pour donner du sens. Je travaille toujours à l’oreille. Je pense que j’écris des romans pour qu’ils soient lus à voix haute. Certes il existe des ponts entre l’écriture de mes romans et celle de mes pièces. Mais cela n’est pas volontaire.

Finalement, la fierté de vos personnages, ce qui les tient debout relève de l’intime. Selon vous c’est à cet intime que l’on doit rester fidèle ?

Ce que l’on construit dans la société est toujours plus aléatoire, on a pas toujours ce que l’on mérite d’avoir, la faute aux origines sociales, ou autre.  Je trouve cette relation à l’intime plus belle et plus forte. Le but de l’intime est d’être fier d’être droit, le bonheur est là, et non pas dépendant d’un aspect matériel comme la richesse.  L’intime est dans l’ambition personnelle d’avoir mené la vie la plus haute que l’on pouvait se faire de soi même.

Intimement vous, de quoi êtes vous fier ?

D’écrire….Je me souviens d’un temps où je ne pensais pas que je pouvais le faire, entre mes 17 et mes 24 ans.  Et puis j’ai écrit un texte de théâtre. Je n’étais pas plus rassuré sur mon devenir social mais j’ai éprouvé le plaisir d’écrire.  Les textes précédents celui-ci, je ne les avais pratiquement pas proposé, ils sont dans mes tiroirs et n’en ressortiront probablement pas. Mais celui-ci j’ai senti qu’il était mieux, pas objectivement, mais qu’il était plus à moi, plus proche de ce que je voulais dire. J’ai gardé d’ailleurs cette rage dans la voix que j’avais à 24 ans et qui est proche de celle de Joséphine aujourd’hui.

Pour finir, individuellement vos personnages sont fidèles à leur intime. Mais collectivement, à quoi une société devrait elle être fidèle ?

Je dirai volontiers au rêve qu’elle s’est elle-même imposé. Sur chacune de nos écoles il est écrit « liberté égalité fraternité » nous ne devrions pas trahir ce rêve que nous avons eu en 1789, nous ne devrions pas le galvauder.

Retrouvez ici les chroniques de son livre : Chronique I, Chronique II



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